« Il venait de trouver sa vocation » : Hugo Bardel, apprenti bûcheron emporté par un accident du travail

[Portrait] Le 11 avril dernier, le gérant d’une entreprise d’exploitation forestière des Hautes-Alpes a été condamné pour homicide involontaire par le tribunal correctionnel de Digne-les-Bains. En novembre 2018, son jeune apprenti, Hugo Bardel (22 ans), était décédé sur un chantier. « Il venait de trouver sa vocation. Il ne lui restait que 7 mois de formation » témoigne Nathalie Bardel, sa mère.

Hugo est né à Vannes, le 2 avril 1996. Durant son enfance, il passe avec sa famille plusieurs années à Abidjan (Côte d’Ivoire) ou Libreville (Gabon) où son père militaire est envoyé en mission. Une grande partie de sa scolarité se passe cependant autour de la Motte dans le Var. Diagnostiqué dyslexique et dysorthographique, Hugo doit faire face à des difficultés dans les apprentissages. Mais avec le soutien de ses parents, il s’accroche et progresse notamment grâce aux cours d’orthophonie. Rapidement, il se sent davantage attiré par les métiers manuels et se dit que les longues études ne sont pas faites pour lui.

Des travaux paysagers au bûcheronnage

C’est ainsi qu’Hugo entre au CFA d’Antibes en 2011. Il opte pour un Certificat d’Aptitude Professionnel Agricole (CAPA) et se spécialise dans les travaux paysagers. Sa formation le conduit à effectuer un premier stage. Il intègre alors une entreprise d’aménagement paysager basée à Fréjus dans le Var. Il y découvre différents aspects du métier : entretien de jardins, petite maçonnerie, élagage, pose de gazon. Ce stage est aussi pour lui un moyen de parfaire ses connaissances sur les végétaux, leur développement et leur entretien. Les conditions d’apprentissages aux côtés de son maître de stage semblent idéales. « Hugo a été entouré par des gens formidables. Ils l’ont véritablement pris sous leur aile. C’était une véritable famille » se souvient Nathalie Bardel.

Après l’obtention de son diplôme, Hugo poursuit sa découverte du métier à travers plusieurs expériences professionnelles. Il est embauché en tant que paysagiste dans différentes entreprises d’aménagement paysager, société de services à la personne ou municipalité. Taille d’oliviers (son arbre préféré), entretien de jardins ou terrassement de terrains de pétanque chez des particuliers rythment son quotidien. Chant des cigales, soleil et flore provençale l’accompagnent. Mais au printemps 2018, Hugo projette de s’engager dans une nouvelle voie. Il envisage en effet de se lancer dans un apprentissage dans le domaine du bûcheronnage. Accompagné par ses parents, il se rend courant mai à La Bastide-des-Jourdans, dans le Vaucluse, pour visiter le Centre forestier de la région PACA. Après avoir découvert les lieux et pris des renseignements sur la formation proposée par l’établissement, Hugo semble alors emballé. « Cela l’a transformé. Il venait de trouver sa vocation. Lui qui était si souvent en colère semblait d’un coup s’être apaisé ». Quelques semaines plus tard il fait la rencontre de son futur employeur. Gérant d’une entreprise d’exploitation forestière, celui-ci a l’habitude de recevoir des apprentis du lycée agricole.

Les premières semaines d’apprentissage

Hugo emménage fin août avec sa petite amie dans un studio à Guillestre dans les Hautes-Alpes. Il a alors 22 ans et prend un nouveau départ.  « Il voulait commencer à voler de ses propres ailes. Je n’avais jamais vu mon fils aussi heureux » confie sa mère. Sa formation doit alors durer un an et alterner entre périodes de cours et périodes en entreprise. Les premières semaines sont cependant fatigantes. Hugo doit prendre le rythme. Levé à 5h30, il ne rentre bien souvent pas avant 19h chez lui. Entre le temps passé sur les chantiers et les trajets domicile-travail, les journées sont longues. L’enthousiasme du jeune apprenti  se heurte aussi à différents dysfonctionnements. Il doit tout d’abord faire face à quelques errements administratifs : contrat d’apprentissage mal rempli, longueur des démarches avec la mutuelle, visite médicale d’embauche non prévue… Plus problématique, le matériel mis à sa disposition est défaillant. Comme l’impose le Code du travail, c’est son maître de stage qui prend en charge financièrement les équipements, mais ceux-ci se révèlent être de mauvaise qualité. Les parents d’Hugo sont alors obligés d’intervenir pour prendre en charge la sécurité de leur fils.  « On a dû acheter de nouvelles chaussures de sécurité et des pantalons anti-coupures pour lui permettre de travailler dans de meilleures conditions ». « Mon fils n’était pas quelqu’un de très expressif mais ce jour-là il m’a dit j’ai de la chance d’avoir des parents comme vous ».

Des problèmes relationnels avec l’un des deux gérants de l’entreprise apparaissent par ailleurs. L’apprenti se sent rabaissé dès qu’il pose une question ou ignore une information. On lui répond qu’à ce stade de sa formation il devrait avoir davantage de connaissances. « Pourtant son maître de stage ne disposait pas de son livret d’apprentissage. Il ne lui en avait jamais fait la demande. Comment pouvait-il donc savoir précisément où en était Hugo ? » se souvient Nathalie Bardel. Le jeune bûcheron est alors sur le point de jeter l’éponge. « Un maître de stage, il doit être là pour transmettre l’amour de son métier, pas pour dégoûter un jeune qui ne demande qu’à apprendre ». On est loin des conditions idéales qu’Hugo avait connues quelques années auparavant lors de son stage de paysagiste à Fréjus. Mais après réflexion et une discussion avec son maître de stage, il rappelle ses parents : « je vais serrer les dents ». Il sait qu’il ne lui reste que quelques mois d’apprentissage. Hugo a par ailleurs déjà pensé à la suite. Une place l’attend pour une nouvelle formation en alternance en chaînage sur Brignoles (83). Avec potentiellement la reprise de l’entreprise en ligne de mire. A terme, il rêve aussi de partir travailler dans les Pyrénées. Ces projets le stimulent et le poussent donc à s’accrocher.

« On a pris perpette ce jour-là »

Le 8 novembre 2018, Hugo Bardel se rend sur un chantier d’abattage à Valbelle dans les Alpes-de-Haute-Provence. Comme cela arrive souvent, il est accompagné d’un jeune tâcheron de 21 ans. Son maître de stage est avec son père sur un autre chantier. Les consignes sont transmisses par téléphones aux deux jeunes bûcherons. Sur un terrain escarpé et en altitude, l’apprenti se charge essentiellement du débardage, pendant que l’ouvrier qui l’accompagne abat les arbres. Payé à la tâche, ce dernier n’a pas le temps de s’occuper de la formation de son collègue. Ce n’est de toute façon pas son rôle. Après une pause déjeuner, chacun retourne à son poste de travail. Sur les coups de 14h, le tâcheron se lance dans l’abattage d’un arbre de 18 mètres. Contrairement aux règles de sécurité, ni zone de chute, ni couloir de sécurité ne sont matérialisés. Un périmètre équivalent à deux fois la taille du conifère aurait dû être délimité. Au moment de la chute de l’arbre, contrairement à ce que pense son collègue, Hugo se trouve justement dans la zone rouge. Il est percuté de plein fouet par le tronc. Lorsque les secours arrivent par hélicoptère et tentent de le réanimer, il est déjà trop tard. Le décès du jeune apprenti est prononcé quelques minutes plus tard.

Pour sa famille, le choc est terrible. « On a pris perpette ce jour-là ». Dans les jours qui suivent le drame une plainte est déposée. Mais lorsque Nathalie Bardel apprend que l’affaire pourrait être classée sans suite, les bras lui en tombent. « Je ne vivais plus. Le  classement sans suite c’était mon cauchemar ». Finalement, le Parquet ouvre une enquête préliminaire contre X pour « homicide involontaire par manquement aux obligations de sécurité dans le cadre du travail ». De nombreuses questions se posent sur les circonstances de l’accident : Pourquoi le maître de stage était-il sur un autre chantier ? Pourquoi les règles élémentaires de sécurité en cas d’abattage n’ont-elles pas été respectées ? L’abatteur a-t-il signalé à Hugo qu’il allait débuter la coupe de l’arbre ?… Dans son rapport l’inspection du travail, qui a mené son enquête, ne pointe pas moins de quatre irrégularités.

« Comment un tel accident a pu avoir lieu dans le cadre d’un stage ? »

Dans l’attente du procès, la famille d’Hugo doit se confronter à une machine administrative qui fait de la moindre démarche, un véritable parcours du combattant. «  A plusieurs reprises j’ai eu l’impression d’avoir à faire à des personnes sans pitié. On vous démonte ». Nathalie Bardel contacte tout d’abord la MSA concernant l’attribution des aides pour les frais d’obsèques. « J’avais le sentiment d’être vénale ». Elle se lance ensuite dans des démarches auprès de Pôle emploi au sujet du versement de l’aide à la mobilité demandée par son fils. Celle-ci devait permettre de couvrir les frais engagés par Hugo pour les longs trajets quotidiens entre son domicile et les chantiers. Mais avant sa mort, le jeune apprenti n’avait pas encore reçu le moindre euro de la part de Pôle emploi. « Je n’avais pas besoin de cet argent. Mais c’était une question de principe. On a commencé par me dire que, du fait de la mort d’Hugo, les démarches avaient été suspendues. La personne a ensuite rajouté qu’à ce stade de sa formation, mon fils n’aurait de toute façon pas touché grand-chose. J’ai dû batailler pour faire falloir ses droits ». Cet argent, Nathalie en a en grande partie fait don à une association. « Dans ce genre de situation, on peut vite couler. J’ai pu compter sur ma famille. Nous sommes très soudés. Nous avons aussi reçu le soutien de nos amis ou d’habitants du village. Cela m’a beaucoup aidé ».

C’est le 12 mars dernier que s’est ouvert le procès au Tribunal de grande instance de Digne-les-Bains. La famille d’Hugo s’est présentée avec son avocate. « Elle a été très à l’écoute tout au long de la procédure. Elle nous a vraiment bien accompagnée ». Au cours des débats, un certain nombre de points ont été abordés. Il a par exemple été précisé que la loi n’exige pas qu’un maître de stage soit obligatoirement présent sur les chantiers aux côtés de son apprenti. Un état des choses qui révolte Nathalie Bardel. « Ce qui me met le plus en colère, c’est que cet accident ait eu lieu dans le cadre d’un stage. Comment cela est possible ? C’est comme si un enseignant décidait de quitter sa classe et de confier les élèves au plus âgé d’entre-eux. Je pense qu’il faudrait même réfléchir à la question de la formation des maîtres de stage. Celui de mon fils avait uniquement un CAP et un peu plus de cinq ans d’expérience. Mais cela suffit-il pour accueillir et former un apprenti ? Un apprenti ne doit pas servir comme main d’œuvre pour permettre à une entreprise de faire davantage de bénéfices. Il doit être encadré et formé». Le fait que l’entreprise d’exploitation forestière ait déjà connu un accident du travail quelques mois auparavant ne joue par ailleurs pas en sa faveur.

Après un mois de délibéré, le tribunal de Digne-les-Bains a reconnu le chef d’entreprise et maître de stage d’Hugo coupable d’homicide involontaire par imprudence. Une amende de 10 000 euros avec sursis lui a été infligée. La condamnation a aussi porté sur le non-respect du périmètre de sécurité. Ce pour quoi il a aussi écopé de 1000 euros d’amende supplémentaires avec sursis. Enfin, le tribunal a interdit à l’entreprise de recruter des apprentis pendant une période de deux ans. « Le statut de victime de Hugo a été reconnu. Il est certain que ce n’est jamais assez lorsqu’il s’agit d’une vie humaine. Mais au moins d’entendre le mot coupable en ce qui concerne ce monsieur cela fait du bien. Je n’aime pas l’expression faire son deuil. On ne fait jamais le deuil. Mais certaines choses, comme cette condamnation, peuvent alléger ». Aujourd’hui, la famille d’Hugo se réserve le droit de porter l’affaire aux Prud’hommes ou devant le Tribunal administratif. Nathalie Bardel envisage de créer une association. Elle souhaite mieux protéger les apprentis et accompagner les familles de victimes face aux drames que représentent les accidents du travail. « Il faut permettre d’offrir aux familles la possibilité d’échanger et les accompagner dans les procédures administratives notamment. Ma grand-mère me disait souvent tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin, c’est aujourd’hui devenu mon adage ».

Matthieu Lépine

 

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