Ils ont eu le courage de dire « non » : Les marcheurs pour l’égalité et contre le racisme (1983)

     Au début des années 80, un dramatique climat de violence ébranle la société française. Violence raciste notamment, avec des agressions quotidiennes et même des meurtres. On dénombre pas moins de 17 assassinats racistes en 1982, 21 en 1983. La mort du petit Taoufik Ouanes (1), âgé de 9 ans, tué de sang froid devant chez lui par un voisin qui lui reprochait de faire trop de bruit, est la triste illustration de ce déchainement de haine. C’est en banlieue que la situation est la plus explosive. Aux crimes racistes, viennent s’ajouter la violence de la ségrégation sociale, raciale, territoriale, mais aussi celle de la justice et de la police. Dans ces quartiers, la tension entre les jeunes et les forces de l’ordre est à son comble. Une relation conflictuelle, notamment nourrie par le sentiment d’injustice qui grandit face à la relative clémence des tribunaux dans les affaires de violences policières et de crimes racistes. Face à cette situation critique, des jeunes de la cité des Minguettes, dans la banlieue lyonnaise, décident de réagir et de briser la spirale négative dans laquelle ils se sentent emportés. Le 15 octobre 1983, ils sont une trentaine à lancer depuis Marseille une marche pour l’égalité et contre le racisme. 50 jours plus tard, près de 100 000 personnes défilent à leurs cotés dans les rues de la capitale afin de délivrer un message de paix et de fraternité.

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Ils ont eu le courage de dire « non » au racisme, à la discrimination et aux inégalités

     La situation au sein de la cité des Minguettes, à Vénissieux, est révélatrice de la crise qui traverse les banlieues françaises au début des années 80. Dans cette ZUP (Zone à urbaniser en priorité), essentiellement habitée par des familles immigrées (2), la situation est en effet explosive. Importance du chômage (30% chez les 16-25 ans en 1982), fuite des classes moyennes, manque d’équipement, montée de la délinquance, le quartier voit s’accumuler les difficultés et un climat de tension extrême s’installer.

En 1981, d’importantes émeutes urbaines éclatent au sein de la cité. Les voitures qui brulent et les courses poursuites au pied des HLM font alors la une des médias. Cette violence est pour la jeunesse des Minguettes un moyen d’extérioriser le malaise qui grandit en elle chaque jour un peu plus. En effet, celle-ci ne parvient pas à trouver sa place au sein de cette société où le mépris, le harcèlement, les vexations, les discriminations et les contrôles au faciès sont pour elle quotidien.

Après de nouvelles émeutes durant l’automne 1983, une dizaine de jeunes décide de mener une grève de la faim dans le but d’interpeller les pouvoirs publics sur la situation au sein du quartier. Ils réclament des logements décents, du travail, mais aussi et surtout l’égalité de traitement devant la justice (3). S’ils agissent pacifiquement, c’est parce qu’ils veulent en finir avec une violence qui loin d’apporter des solutions, est une impasse qui joue en leur défaveur et nuit à l’image du quartier.

Cette prise de conscience va marquer un tournant dans la vie de ces jeunes. En effet, onze jours plus tard, les grévistes de la faim obtiennent de la part des autorités la promesse de l’ouverture d’un grand chantier de rénovation dans le quartier pour lequel les jeunes des Minguettes seront embauchés en priorité.

Au lendemain de ce mouvement, l’association S.O.S Avenir-Minguettes est créée. Essentiellement composée de jeunes hommes, algériens ou d’origine algérienne, issus de familles de la classe ouvrière, celle-ci se donne pour objectifs de participer au développement du quartier et de faciliter l’insertion sociale et professionnelle de ses habitants grâce à des mesures d’action sociale. Durant l’été 1983, l’association organisera par exemple des camps de vacances pour les jeunes des Minguettes.

Cependant, peu avant, le 20 juin, Toumi Djaidja, fondateur de S.O.S Avenir-Minguettes est victime d’une bavure policière. Blessé par balle, il est transporté à l’hôpital. C’est depuis son lit, inspiré par les marches pour les droits civiques des amérindiens et des noirs aux États-Unis ou encore par la marche du sel de Gandhi, qu’il va lancer l’idée de la marche pour l’égalité et contre le racisme.

Pour Toumi et ses amis, cette marche doit avant tout être l’opportunité de donner aux jeunes de banlieue l’occasion de s’exprimer. « Depuis des mois, la scène politique est occupée par les thèses racistes. Les thèmes traditionnels de la gauche, l’humanisme, la solidarité disparaissent du débat. Cette marche doit montrer qu’en France, les thèses racistes ne sont pas les seules. Les marcheurs donnent l’occasion à une autre partie de la population de se manifester »(4).

A travers leur mouvement, les jeunes des Minguettes entendent délivrer un message pacifique et républicain : la cohabitation de populations d’origines, de culture et de religions différentes, est possible en France. Cette marche de l’espoir doit par ailleurs être l’occasion de dénoncer le climat raciste qui touche le pays et de pointer du doigt le rôle des institutions qui favorisent les inégalités (police, justice…).

00/07/1981. CITE DES MINGUETTES A VENISSIEUX APRES  LES EMEUTESVénissieux après les émeutes, juillet 1981, hall d’immeubles dans la cité des Minguettes.

50 jours de marche pour l’égalité et contre le racisme

      Avant leur départ, les marcheurs reçoivent le soutien d’association laïques et religieuses, de mouvements de défense des immigrés, de collectif antiraciste, de syndicats ou encore des partis politiques de gauche. De leur coté, des intellectuels comme Simone de Beauvoir ou Pierre Vidal-Naquet en font de même.

Le 15 octobre 1983, près de trente personnes sont présentes à Marseille pour le départ. Parmi elles, une dizaine jeunes de S.O.S Avenir-Minguettes, mais aussi des membres de la Cimade (association de solidarité active avec les migrants) comme le père Christian Delorme (5) ou le pasteur Jean Costil.

Le choix de la cité phocéenne pour le départ de la marche n’est pas anodin. En effet, cette ville avait été touchée à plusieurs reprises par des bavures policières et des crimes racistes. En octobre 1980, le jeune Lahouari Ben Mohamed avait par exemple été froidement abattu par un CRS à la suite d’un simple contrôle d’identité. Ce dernier n’avait alors écopé que de 10 mois de prison dont 4 avec sursis. Lancer la marche depuis le lieu même de cet assassinat était donc un moyen de rendre hommage à ce jeune et à toutes les autres victimes de la haine raciale.

Quelques heures avant le départ de la marche, un quartier de Marseille accueillant de nombreux habitants immigrés, était la cible d’un attentat à l’engin explosif. Loin de démotiver les organisateurs de l’événement, cette attaque va renforce leur détermination. Leur objectif reste le même, rejoindre Paris à pied et réunir dans la capitale des dizaines de milliers de personnes autour de l’égalité et de la lutte contre le racisme.

« Pour la majorité des jeunes, la frontière de la ZUP marquait jusque-là les limites de la France. La marche pour l’égalité a éclaircie la ligne d’horizon » (6). En effet, les marcheurs vont pendant près de 50 jours traverser la France entière. Celle des villes, comme celle des campagnes. Chaque jour entre 30 et 40 kilomètres de marche sont effectués. L’hébergement se fait chez l’habitant, dans des foyers ou même des centres de loisirs. Le soir, des débats sont organisés sur place avec les habitants des communes traversées. Ces échanges avec la population vont faire la force de ce mouvement.

Rapidement, celui-ci connait un succès important. Les marcheurs sont accueillis par 250 personnes à Aix-en-Provence, 1000 à Lyon comme à Mulhouse ou Metz, 450 à Lille (7). Régulièrement, des personnes viennent se joindre à eux le temps d’une journée. Là où la marche ne passe pas, des manifestations sont organisées par solidarité (notamment dans l’Ouest de la France). Près de 20 000 cartes de soutien au mouvement seront par ailleurs envoyées au président de la République, François Mitterrand.

La marche devient alors un véritable phénomène médiatique. Cependant, à travers l’appellation « Marche des beurs », martelée dans les médias, ceux-ci vont le réduire aux origines des marcheurs laissant ainsi de coté la démarche politique de leur action…

6682849Toumi Djaidja (au centre) au coté de Georgina Dufoix, Secrétaire d’État à la Famille, à la Population et aux Travailleurs immigrés, lors du passage de la marche à Strasbourg, le 20 novembre 1983.

Rien n’arrête les marcheurs

     Le 30 novembre 1983, malgré une menace d’attentat, les marcheurs décident de passer par le ville de Dreux (Eure-et-Loire). L’acte est hautement symbolique. En effet, quelques mois auparavant, une alliance entre le RPR et le Front national emporte les élections municipales. Pour la première fois, grâce à ses 10 élus et 3 adjoints (culture, affaires sociales…) le parti d’extrême droite codirige une municipalité. C’est alors le début de l’ascension médiatique et politique de Jean-Marie Le Pen. Près de 300 personnes participeront au rassemblement dans la ville autour d’un message de solidarité et de paix, véritable pied de nez au Front national et à son discours résolument anti-immigrés.

Durant leur périple, les marcheurs seront à plusieurs reprises rattrapés par la dure réalité de la société française. Si les insultes et menaces dont ils seront victimes ne parviendront pas à entamer leur motivation, le mouvement va vaciller à deux reprises cependant. « D’abord à l’étape de Vénissieux où les jeunes étaient récupérés par leurs familles qui vivaient toujours dans la peur de voir l’un d’eux tués. Ensuite, lorsque l’on apprend le meurtre du Bordeaux-Vintimille qui engendre une pression difficile à canaliser » (8).

En effet le 14 novembre, un touriste algérien, Habib Grimzi, est défenestré par trois candidats à la légion à bord d’un train près de Castelsarrasin. Cet ignoble crime raciste sème le trouble au sein des marcheurs. Au delà de l’indignation, c’est le dégoût et la résignation qui gagnent les rangs du groupe parti quelques semaines plus tôt de Marseille. L’intérêt même de la marche est alors remis en cause. Après quelques heures d’incertitudes, le mouvement reprend, il n’est pas question de voir la haine l’empoter sur la fraternité.

Du coté des pouvoirs publics, on suit la marche de très près. La secrétaire d’État aux travailleurs immigrés, Georgina Dufois, demande en effet aux préfets de « mettre en œuvre avec discrétion, les moyens nécessaires pour que toute incident, quelque en soit l’origine, soit évité ».

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100 000 personne à Paris : une victoire en demi-teinte

     Après 50 jours et 1000 km de marche, l’étape finale débute dans les rues de Paris le 3 décembre 1983. Pas moins de 100 000 personnes, hommes, femmes, français, étrangers, noirs, arabes, blancs, accompagnent alors les 32 initiateurs du mouvement partis mi-octobre de la cité phocéenne. Entre Bastille et Montparnasse les manifestants scandent des slogans en faveur de l’égalité et de la fraternité: « Vivre ensemble, avec nos différences, dans une société solidaire », « La France, c’est comme une mobylette, il faut du mélange pour la faire avancer »… Au sein du cortège, les portraits des jeunes victimes de crimes racistes sont mis en avant.

« Maintenant, la France ne peut plus être la même. Parce que dorénavant, à chaque fois qu’il y aura des tensions entre les communautés, à chaque fois qu’il y aura des drames, parce que malheureusement il y en aura d’autres, (…) on observera pas le même silence, la même indifférence, que ce qu’on a pu observer ces derniers mois. Dorénavant il y a des gens qui se lèveront, pour dire non, nous ne sommes pas d’accords, ce n’est pas de cette France que l’on veut » (9).

La concrétisation de ce mouvement est la réception de 8 des marcheurs à l’Elysée par François Mitterrand le jour même de la manifestation. Lors de cette entrevue, le président de la République annonce la création d’une carte de séjour unique de 10 ans pour les étrangers et s’engage à prendre des mesures en faveur de davantage de justice dans les affaires de crimes racistes (possibilité pour les associations de quartier de se constituer partie civile…).

« La carte unique de dix ans de séjour et de travail était une revendication forte. On l’a obtenue en 1984, ça a été voté à l’unanimité à l’Assemblée. Mais la revendication première, c’était : Rengainez, on arrive, la chasse est fermée! pour que les crimes racistes et sécuritaires cessent. On a obtenu que le caractère raciste soit reconnu comme une circonstance aggravante » (10).

Trente ans plus tard, le bilan des retombées de la marche est cependant mitigé. En banlieue, territoire de relégation sociale, la situation a guère évoluée. La précarité, le chômage et la violence restent le lot quotidien des habitants. De leur coté, le racisme et les discriminations ont aussi perduré. Les promesses des politiques ont rarement été suivies d’actes concrets pour mettre en place la société égalitaire revendiquée par les marcheurs. Le droit de vote pour les étrangers, promesse de campagne de Mitterrand (1981) comme de Hollande (2012), reste par exemple à ce jour lettre morte.

(1) 9 juillet 1983 à La Courneuve. Le meurtrier écopera de cinq ans d’emprisonnement dont deux avec sursis.

(2) Population essentiellement maghrébine.

(3) Le policier auteur du meurtre du lyonnais Wahid Hachichi en septembre 1982 sera par exemple laissé en liberté dans l’attente de son procès et n’écopera que de sept ans de prison en 1985.

(4) Christian Delorme, Libération, 7 novembre 1983.

(5) En 1981, Christian Delorme et Jean Costil ont déjà participé à une grève de la faim de près de 30 jours contre la double peine (expulsions des délinquants étrangers).

(6) Propos de Mouloud Mimoun extraits de Mosaïques, La marche pour l’égalité, reportage de Tewfik Farès, France 3, 1983.

(7) Une partie des étapes finales est faite en voiture.

(8) Propos de Jean Costil recueillis par Camille Jourdan

(9) Propos de Christian Delorme extraits de Mosaïques, La marche pour l’égalité, reportage de Tewfik Farès, France 3, 1983.

(10) Témoignage de Mogniss H. Abdallah dans le Parisien, 11 octobre 2013

Principales sources :

– Abdellali Hajjat, La Marche pour l’égalité et contre le racisme, Paris, 2013,

Les Minguettes, un marqueur national de la politique de la Ville : retour sur les années 1980 et zoom sur la Marche pour l’égalité”, publication pour le Grand Lyon et Millénaire 3, 20/12/2008

– Mosaïques, La marche pour l’égalité, reportage de Tewfik Farès, France 3, 1983.

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  1. […] Ainsi, après une décennie de luttes, notamment caractérisée par les grèves de la faim, le combat contre les expulsions prend un nouveau tournant au début des années 80. Face à la multiplication des mobilisations sur l’ensemble du territoire, les gouvernements successifs ont à de nombreuses reprises été contraints de faire marche arrière. La cause des sans-papiers a fait son irruption sur le devant de la scène. En quête d’un statut juridique stable, les travailleurs immigrés obtiennent en 1984 la mise en place d’une carte de séjour unique de 10 ans suite à la marche pour l’égalité et contre le racisme. […]

  2. […] Sans faire une sociologie de la mémoire de la Marche dans les règles de l’art (tâche qui reste à mener), cet essai tente plus modestement de mettre en lumière les enjeux de sa commémoration publique en s’appuyant sur une socio-histoire de la mobilisation et l’observation, parfois participante, de plusieurs événements récemment organisés par différents acteurs sociaux : associations, journalistes, centres culturels, gouvernement, artistes, télévisions, etc. S’il est difficile de saisir dans leur globalité les enjeux de l’« explosion mémorielle » du trentième anniversaire − comparée à la commémoration du vingtième −, on peut tout de même en esquisser les conditions de possibilité. Une commémoration de masse. Ils ont eu le courage de dire « non  : Les marcheurs pour l’égalité et contre le racisme (198…. […]



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