Elles ont eu le courage de dire "non": Les sardinières de Douarnenez (1924)

     Des sardinières du littoral breton, certains en connaissent peut-être la coiffe traditionnelle ou encore les chants. Cependant, nombreux sont ceux qui ignorent l’incroyable mouvement de grève qui toucha la commune de Douarnenez en 1924. Là-bas, pendant plus de six semaines, près de 2000 ouvrières des conserveries ont fièrement et courageusement tenu tête à un patronat intransigeant. Malgré les pressions, les intimidations et même les violences, elles ont courageusement mené à bout leur lutte contre l’exploitation dont elles étaient victimes. En effet, déterminées et soutenues par la classe ouvrière au niveau local, régional et même national, elles sont parvenues à faire aboutir leurs revendications salariales. Au départ de ce mouvement, rien ne laissait pourtant présager une issue aussi favorable.

greves_sardinieres-reducManifestation dans sardinières les rues de Douarnenez

Elles ont dit "non" à leur exploitation

     L’histoire de Douarnenez est depuis des siècles liée à la pêche à la sardine (1). En 1924, la petite commune du Finistère (2) comporte encore plus de 5000 marins pécheurs. Depuis le milieu du XIXe siècle, elle accueille aussi les usines de l’industrie sardinière. En effet, à l’époque, afin que les produits de la mer puissent être commercialisés sur l’ensemble du territoire, se développe la production des sardines à l’huile. La ville se dote alors de conserveries.

Cette nouvelle activité aura notamment pour conséquence de développer l’emploi des femmes dans la région. Ainsi, à la veille de la grande grève de 1924, Douarnenez compte près de 2000 sardinières réparties dans 21 usines. Femmes de marins pour la plupart, elles sont issues de la commune mais aussi des petits villages alentours.

Pour les patrons des conserveries, cette main-d’œuvre abondante et peu exigeante est une aubaine. Ainsi, ils imposent à celles que l’on surnomme les "Penn Sardines" (3) dans conditions de travail particulièrement difficiles. La législation concernant le travail des enfants (4), le travail de nuit (5) ou encore le temps de travail n’est par exemple pas respectée. En pleine saison, le travail hebdomadaire avoisine régulièrement les 15 heures (6) et est particulièrement exténuant.

"Il faut être debout, toujours debout. La sardine est versée sur les tables ; les femmes la rangent la tête en bas dans des espèces de petits paniers en fil de fer qui seront trempés dans l’huile bouillante. Puis le poisson sera rangé et serré dans les boites, qui seront ensuite remplis d’huile et soudées à la machine (…). Il se dégage de cette marée et de cette huile bouillante une odeur complexe qui vous écœure; on sort de là avec la migraine et on se demande comment les malheureuses ouvrières peuvent travailler de si longues heures sans reprendre haleine" (7).

Pour faire face ensemble à ces terribles conditions de travail, les sardinières entonnent des chants tout au long de la journée. "Le chant reste l’oxygène des ouvrières. On chante le matin pour se donner du courage. On chante l’après-midi vers les trois heures parce que les femmes avaient un coup de pompe. On chante le soir pour résister au sommeil" (8).

C’est cependant la question des salaires qui est à l’origine du mouvement de 1924. Quelques années auparavant (1905), une grève avait d’ailleurs déjà touchées les conserveries de la ville à ce sujet (9). A 80 centimes de l’heure, le moins que l’on puisse dire est que les sardinières sont purement et simplement exploitées. A titre de comparaison, le kilo de beurre est à l’époque à 15 francs, celui de sucre à 3.40 francs et la douzaine d’œuf à près de 6.50 francs. Les ouvrières vivent donc dans la misère. Non syndiquées et peu informées sur leurs droits elles sont une main d’œuvre corvéable à merci.

Cependant, le contexte politique local est bouleversé au début des années 1920. En 1921, avec l’élection de Sébastien Velly (10), Douarnenez devient la première ville communiste de France. Une situation qui a son importance dans le conflit qui touche les conserveries en 1924. En effet, ouvrières et ouvriers ont dorénavant un appui politique de première importance, ce qui est non négligeable à l’heure d’entamer un rapport de force avec le patronat.

Une partie des médias, résolument anticommuniste, va durant les six semaines de grève tenter de briser le lien rattachant les travailleurs à leurs élus en voulant faire de ce conflit du travail une vulgaire tentative de déstabilisation menée par les communistes. Le Journal des débats parlera ainsi "d’agitation communiste" (11) et L’Ouest-Eclair de "meneurs communistes dont l’unique but est de créer le désordre et l’anarchie" (12). Cependant, le nouveau maire, Daniel Le Flanchec est en novembre 1924 très populaire. Il a le soutien de la population et le lui rend bien en s’engageant au coté des ouvrières en grève dès le début du conflit.

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Une lutte âpre de plus de six semaines

     Le 21 novembre 1924, les ouvriers (13) de l’usine Carnaud, fabrique de boite de conserves, se mettent en grève et réclament une revalorisation salariale. Rapidement, ils sont suivis par les sardinières de toute la ville. Quatre jours plus tard, près de 1600 ouvrières et de 500 ouvriers ont stoppé leur travail. "Du jamais vu à Douarnenez, ce sont les commises et les femmes de ménage (…) qui assurent la mise en boite du poisson resté sur les tables !" (14).

Payées 80 centimes de l’heure, les "Penn Sardines", réclament dans un premier temps une augmentation de 20 centimes et le respect de la loi sur le paiement des heures supplémentaires. Soutenues par les marins pécheurs, elles défilent une première fois dans les rues de Douarnenez. Tout au long du conflit, le chant tiendra une place importante dans les manifestations. En effet, au cours de leurs déambulations dans la ville, les sardinières s’arrêtent devant chacune de leurs usines et entonnent ensemble une de leurs mélodies favorites (15). Anne-Denes Martin compare ces défilés à des "parodies de processions".

Chaque jour, les grévistes se rassemblent sous les Halles de la ville afin d’échanger sur les suites à donner à leur mouvement. Un comité de grève y est notamment élu afin de mener les négociations avec les représentants du patronat. Si les femmes représentent 73% des grévistes, elles ne sont que 6 parmi les membres du comité contre 9 hommes. Cependant, dans le contexte de l’époque, il s’agit déjà d’un grand pas. Afin de soutenir et d’apporter leurs expériences aux grévistes, des responsables syndicaux nationaux mais aussi des membres du Parti communiste rejoignent Douarnenez. Député et directeur de l’Humanité, Marcel Cachin soutiendra par exemple régulièrement le mouvement des sardinières, sur place, mais aussi à l’Assemblée ou encore à travers des articles dans son journal.

Les négociations avec le patronat n’aboutissent cependant pas, celui-ci refusant toute revalorisation salariale. Début décembre, un premier grand meeting réunit plus de 4000 personnes sous les Halles de la ville. Le 4, a lieu le premier grand tournant du conflit. Une échauffourée éclate entre les grévistes et un convoi transportant des caisses de conserves. Les gendarmes interviennent et chargent la foule. En première ligne, tentant de s’interposer entre les grévistes et la troupe, le maire de la ville, Daniel Le Flanchec, est accusé d’"entrave à libre circulation des biens". Le préfet le suspend pour 1 mois. Une victoire pour le patronat qui n’a d’autre souhait que de se débarrasser de l’encombrant maire communiste de la ville.

Face à l’impasse des négociations, les grévistes acceptent l’arbitrage proposé par le ministre du Travail, Justin Godart. Près de 3000 personnes accompagneront à la gare les délégués élus (16) pour participer à ce rendez-vous crucial, organisé à Paris. Cependant, là encore, c’est un échec. Pour le patronat, il est inconcevable de reculer face à un mouvement soutenu et entretenu par les communistes. "Nous refusons absolument de traiter avec les communistes" (17). Son souhait est plus que jamais de l’emporter, afin de disqualifier le maire Le Flanchec aux yeux des douarnenéziens. Les usiniers intiment par ailleurs aux grévistes de reprendre le travail s’ils veulent l’ouverture de négociations et précisent qu’une hausse des salaires au-delà de 10 centimes est cependant inenvisageable.

Le 23 décembre, un nouvel événement vient bouleverser le cours des choses. Une usinières, Madame Quéro, à la tête d’une petite conserverie de la ville, accepte contre toute attende les revendications de ses ouvrières. Cette décision courageuse, face à l’intransigeance des grands patrons, permet aux sardinières et aux manœuvres de l’usine de bénéficier d’une hausse de salaire de 20 centimes, du paiement des heures supplémentaires (+50%) et des heures effectuées la nuit ou encore de la reconnaissance du syndicat. Aucun renvoi pour fait de grève n’est par ailleurs prononcé. Il s’agit cette fois d’une première victoire pour les ouvrières.

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Le patronat ne s’avoue cependant pas vaincu. Alors qu’il refuse toujours toute négociation, des briseurs de grève font leur entrée dans la ville. En effet, à partir du 18 décembre, une dizaine d’individus étrangers à la commune se présentent devant les ateliers comme des chercheurs d’emplois. En réalité, ces hommes appartiennent à l’Union Générale des Syndicats Réformistes de France. Ils ont été recrutés par les usiniers, probablement lors de leur récente montée à Paris, pour venir semer le trouble dans le mouvement. Pendant plusieurs jours, ils provoquent des incidents mineurs dans la ville.

C’est cependant dramatiquement, que le 1er janvier 1925, la réalité au sujet de ces individus éclate aux yeux de tous. Alors que marins et ouvriers sont réunis dans un café de la ville en compagnie de leur maire, plusieurs personnes se présentent au comptoir. Ceux-ci se plaignent d’entendre certains clients entonner l’International. Rapidement, le ton monte entre les briseurs de grève et plusieurs marins. Puis, sans que personne ne comprennent réellement ce qui était entrain de se passer, plusieurs coups de feu retentissent. Cinq hommes sont touchés, trois marins, mais aussi Daniel Le Flanchec, à la gorge, et son neveu, à la tête.

Aux alentours, c’est l’incompréhension qui règne. Nombreux sont ceux qui pensent que le maire de la ville vient d’être assassiné. Amassée devant le café, la foule décide de se rendre à l’Hôtel de France, l’établissement (18) dans lequel les auteurs de la fusillade ce sont retranchés. Une véritable émeute éclate alors. En quelques minutes, le lieu est saccagé, le mobilier détruit et les fenêtres brisées. Des affrontements violents ont ensuite lieu avec les gendarmes venus rétablir l’ordre. Pendant toute la soirée la ville est en ébullition.

Le lendemain, l’émotion reste vive. Le sang a coulé, mais miraculeusement personne n’a perdu la vie. Gravement blessés, le maire et son neveu sont à l’hôpital. "Pour la seconde fois, Le Flanchec est enlevé à ses concitoyens" (19). Les fauteurs de trouble sont eux arrêtés. On retrouve sur l’un d’entre eux d’importantes sommes d’argent. De leur coté, les ouvrières ne comptent pas céder à la pression et à la violence du patronat. Les récents événements n’ont pas entamé leur détermination, bien au contraire.

" Dans la conserverie, c’est la fin du patronat de droit divin"

     Au-delà de la violence patronale, le conflit de Douarnenez se caractérise aussi par un formidable élan de solidarité. Au niveau local comme au niveau national, les sardinières vont en effet recevoir le soutien d’ouvriers, de syndicalistes, de politiques ou encore de simples citoyens touchés par leur lutte.

Dès les premiers jours de conflit, ce sont les marins pécheurs qui se joignent à elles. A plusieurs reprises, ceux-ci laisseront leurs navires au port afin de pouvoir manifester à leur coté. Une solidarité qui dépassera largement le cadre de la petite commune du Finistère puisque des grèves de soutien auront lieu sur tout le littoral breton (Lorient, Concarneau…).

Au quotidien, les ouvrières profitent aussi des soupes populaires organisées par la municipalité. En effet, le conflit s’éternisant, il leur est difficile de pouvoir subvenir à leurs besoins comme à ceux de leurs familles. Au plus fort du mouvement, près de 1200 repas seront distribués chaque jour. Les produits sont financés par la ville, mais aussi grâce aux dons venus de toute la France ou encore tout simplement à la solidarité de producteurs locaux.

A la demande des élus communistes, le gouvernement décide lui aussi de venir en aide aux familles touchées par le mouvement. Ainsi, 18 000 francs sont mis à leur disposition. Les dons serviront notamment à financer l’arbre de noël organisé par le comité de grève le 25 décembre. Les enfants des travailleurs mobilisés y recevront cadeaux et participeront à un grand repas de fête.

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Au début de l’année 1925, le mouvement est cependant dans l’impasse. Malgré les événements dramatiques du 1er janvier, le patronat ne semble pas résolu à répondre favorablement aux demandes des ouvrières. Pourtant, contre toute attente, le conflit se termine soudainement quelques jours plus tard. En effet, le 6 janvier, les usiniers décident finalement de céder. Comme les salariés de Madame Quéro quelques jours plutôt, les sardinières de l’ensemble des usines obtiennent un salaire à 1 franc de l’heure (20), ainsi que le paiement majoré des heures supplémentaires et du travail de nuit.

Nombreux sont ceux qui voient à l’époque un lien direct entre ce soudain retournement de situation et l’évolution de l’enquête concernant les agressions du 1er janvier. En effet, la justice décide au même moment d’abandonner les investigations. Les usiniers ne sont donc pas inquiétés. En échange de l’absence de poursuites, ceux-ci aurait été poussés à accepter les demandes des grévistes.

De leur coté, les sardinières crient victoire. Les six semaines de conflit ont été âpres. Cependant, elles ont su rester soudées et ont courageusement défendu leurs revendications sans jamais céder aux pressions, ni aux violences. Pour conclure le mouvement, une manifestation de joie et un grand bal sont organisés dans la ville. 5000 personnes y participeront. De retour, le maire Le Flanchec, est acclamé par la foule (21).

Celui-ci reconnaitra quelques mois plus tard la détermination et le courage des ouvrières en permettant à l’une d’entre elle, Joséphine Pencalet, de figurer sur sa liste lors des élections municipales. Elue, celle-ci ne pourra cependant jamais exercer son mandat. En effet, les femmes n’ayant à l’époque pas encore de droits politiques, son élection sera invalidée.

Quelques jours après la signature des accords entre usiniers et grévistes, les sardinières reprennent finalement le chemin de l’usine. Cette lutte victorieuse aura pour principale conséquence d’établir un nouveau rapport de force entre elles et leurs employeurs. "Dans la conserverie, c’est la fin du patronat de droit divin" (21).

(1) Hors saison de la sardine, les marins de Douarnenez pêchent aussi d’autres poissons (thon, maquereau…).

(2) Près de 12 500 habitants à l’époque.

(3) Têtes de sardines.

(4) Il n’est pas rare de voir des jeunes filles de moins de 12 ans travailler dans les conserveries.

(5) Le travail de nuit est à l’époque interdit pour les femmes.

(6) La loi sur les 8 heures est votée en 1919.

(7) Colliard Lucie, Une belle grève des Femmes : Douarnenez, Librairie de l’Humanité, 1925

(8) Martin Anne-Denes, Les ouvrières de la mer, Histoire des sardinières du littoral breton, l’Harmattan, 1994

(9) Les sardinière revendiquaient alors d’être payées à l’heure.

(10) En 1923, il est démis de ses fonctions pour avoir donné le nom de Louise Michel à une rue de Douarnenez.

(11) Le Journal des débats, 28/12/1924

(12) L’Ouest-Eclair, 31/12/1924

(13) On trouve près de 600 ouvriers dans les conserveries de Douarnenez.

(14) Martin Anne-Denes, Les ouvrières de la mer, Histoire des sardinières du littoral breton, l’Harmattan, 1994

(15) L’International est entonné à chaque rassemblement.

(16) Cité dans L’Ouest-Eclair, 01/01/1925

(17) On trouve plusieurs femmes au sein de la délégation.

(18) Établissement où les usiniers avaient par ailleurs l’habitude de se retrouver.

(19) Martin Anne-Denes, Les ouvrières de la mer, Histoire des sardinières du littoral breton, l’Harmattan, 1994

(20) A la fin du conflit les sardinières réclamaient cependant 1.25 francs de l’heure.

(21) Il sera réélu maire jusqu’en 1937.

(22) Martin Anne-Denes, Les ouvrières de la mer, Histoire des sardinières du littoral breton, l’Harmattan, 1994

Principales sources :

- Martin Anne-Denes, Les ouvrières de la mer, Histoire des sardinières du littoral breton, l’Harmattan, 1994

- Colliard Lucie, Une belle grève des Femmes : Douarnenez, Librairie de l’Humanité, 1925

- Nombreux articles de presse des mois de novembre et décembre 1924 et de janvier 1925 (l’Humanité, Ouest-Eclair, le Temps, les Débats).

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