Elles ont eu le courage de dire « non » : Les transbordeuses d’oranges de Cerbère (1906)

      De l’année 1906, nombreux sont ceux qui ont en mémoire la catastrophe de Courrières, la réhabilitation de Dreyfus ou encore la Querelle des inventaires. Bien plus rare sont malheureusement ceux qui ont connaissance du conflit qui opposa pendant plusieurs mois, les transbordeuses d’oranges de Cerbère (Pyrénées-Orientales) aux transitaires qui les exploitaient. Et pourtant, il s’agit là du premier grand mouvement de grève exclusivement féminin en France. Chargées d’embarquer chaque jour plusieurs tonnes d’oranges dans des wagons, près de 200 ouvrières se mobilisent fin février pour réclamer une augmentation de salaire. Après une première victoire, elles décident de s’organiser afin de peser davantage dans les futurs rapports de force et fondent l’un des premiers syndicats féminins au sein de la classe ouvrière (1). Un véritable bras de fer se déclenche alors avec un patronat revanchard et provocateur qui tente de briser le mouvement dans l’œuf.

occupation gareTransbordeuses occupant la gare de Cerbère, 29 novembre 1906

Elles ont eu le courage de dire « non » à un patronat provocateur

     Au milieu du XIXe siècle, la Grande-Bretagne décide d’adapter l’écartement de ses voies de chemin de fer à celui de la plupart des pays européens comme la France (1, 440 mètres). L’Espagne, qui souhaite alors se munir d’un réseau ferré, en profite pour lui racheter son stock de rails. Un équipement qui permet à la péninsule ibérique d’accroitre les échanges commerciaux avec le reste du continent. En 1878, une seconde ligne franco-espagnole voit ainsi le jour à l’Est des Pyrénées (2).

Cependant, la différence d’écartement entre les rails des deux pays ne permet pas une liaison direct (3). La situation nécessite donc la construction de gares de chacun des cotés de la frontière. Des plateformes ferroviaires voient ainsi le jour à Cerbère (Pyrénées-Orientales) et Portbou (Catalogne). Pour les deux cités voisines, il s’agit d’une aubaine. Devenues des lieux de transit international, elles connaissent alors un bouleversement économique sans précédent.

Jusque-là rattachée à Banyuls-sur-Mer, Cerbère devient une commune à part entière en 1888. L’ouverture de la ligne transpyrénéenne a considérablement dynamisé le lieu, où de nombreuses activités ont fait leur apparition. Le transbordement des marchandises est l’une d’entre elle et pas des moindres. Pour cause, l’incompatibilité entre les rails nécessite un changement de train à la frontière et donc le transfert des marchandises des wagons espagnols vers les wagons français.

Entre novembre et mai, les livraisons d’oranges, en provenance notamment de Murcia ou de Valence, sont particulièrement importantes. Cependant, « depuis le moment où elles ont été cueillies dans les vegas espagnoles, jusqu’au jour où les commissionnaires des Halles les répandent (…), elles sont passées par bien des mains laborieuses et ont été l’occasion de nombreuses exploitations » (4). En effet, le transit de ces agrumes destinés à irriguer les marchés européens, est confié à des femmes sous-payées, les transbordeuses. En février 1906, celles-ci se mettent en grève et revendiquent une augmentation salariale. C’est le début d’un véritable bras de fer avec le patronat local.

EPSON scanner ImageTransbordeuses en plein activité, fond Edmond Blanchon

Le transbordement des oranges, une activité éreintante

     On dénombre une quarantaine de transitaires (entreprises chargées du transbordement des marchandises) à l’Est de la frontière franco-espagnole au début du XXe siècle. En pleine saison, ceux-ci emploient jusqu’à 300 ouvrières pour le déchargement et le chargement des oranges. Le reste du temps elles sont en moyenne près de 180 en gare de Cerbère. (5) Le recours aux femmes est privilégié par les employeurs car celles-ci sont alors jugées plus à même que les hommes pour manipuler le chargement avec délicatesse.

Une activité néanmoins éreintante pour ces ouvrières qui transportent chaque jours plusieurs tonnes d’oranges. « Sur des voies parallèles, les wagons espagnols sont placés en face des wagons français. Un pont en bois relie les portières des deux wagons. Une équipe de transbordeuses, monte sur ce pont. L’équipe se compose de cinq femmes, trois d’entre elles remplissent les couffes d’oranges dans le wagon espagnol, la quatrième les transporte à proximité du wagon français, la cinquième, « la videuse », vide les couffes dans ce wagon et aménage la paille et le papier protecteurs, pour que la marchandise arrive en bon état » (5).

Les ouvrières sont payées à la tâche, 75 centimes par wagon chargé (1 franc pour les chefs d’équipe). Malgré la pénibilité des conditions de travail, elles trouvent certains avantages dans leur activité. Un salaire supérieur à ce qu’elles pourraient recevoir ailleurs (dans les champs…) et un relatif affranchissement vis-à-vis de leurs maris. Ceci d’autant plus que certaines gagnent parfois davantage qu’eux. Cependant, le système mis en place par les transitaires génère d’importantes inégalités entre transbordeuses. En effet, il existe une hiérarchie des équipes au sein de chacune des entreprises. Selon les besoins, les employeurs font appel à la première, puis à la seconde et ainsi de suite. Celles qui ne sont pas sollicitées sont alors contraintes d’attendre.

L’activité étant irrégulière, selon la période ou encore la quantité de marchandise à traiter, les inégalités de salaires sont donc conséquentes. « Les femmes des premières équipes arrivent à gagner parfois 600 à 700 francs par an, alors que les autres doivent se contenter de 300, 200, 100 et même 50 francs, suivant la place qu’elles occupent dans la hiérarchie des équipes. (…). C’est ce monstrueux système que des transitaires (…) utilisent pour réduire à la misère les femmes courageuses et patientes » (6).

Sansde titreHommes et femmes attendant la mise en place des wagons, photographie non datée, fond Edmond Blanchon

Le bras de fer entre transbordeuses et transitaires

     Le 26 février 1906, les transbordeuses d’oranges de Cerbère décident de se soulever contre le système inique mis en place par les transitaires. Elles sont pas moins de 175 à se mettre en grève. La quinzaine d’ouvrières encore en activité ne parvient ainsi à décharger que 29 des 104 wagons en gare. Face à cet état des choses, le patronat décide de répondre favorablement à la demande des grévistes. Une augmentation de salaire de 25 centimes leur est alors accordé et un contrat collectif concernant la rotation des équipes adopté.

Dorénavant, « si un transitaire vient à avoir une place vacante à la première équipe, cette place sera comblée par une des femmes de la deuxième équipe, et ainsi de suite jusqu’à complément de toutes les équipes » (7). La demande de roulement général n’est certes pas acquise, mais après seulement 24 heures de grève l’issue est favorable pour les grévistes. Le conflit a été court et les acquis importants. L’unité des ouvrières a assurément joué en leur faveur. Ainsi afin de peser davantage dans les futurs rapports de force, elle fonde quelques jours plus tard le Syndicat des transbordeuses d’oranges, l’un des premiers exclusivement féminins en France.

Dès le 10 mai, celui-ci doit pour la première fois faire face à un conflit. Suite à une altercation avec leur employeur, qui les accuse de l’avoir insulté, deux ouvrières sont renvoyées. Par solidarité avec leurs collègues, quinze transbordeuses décident alors de cesser le travail pour la matinée. Cependant, lorsqu’en début d’après-midi elles viennent reprendre leur place, le transitaire leur annonce qu’elles ont été remplacées pour la journée. Le soir même, le syndicat lance un appel à la grève.

La température monte alors d’un cran dans la gare de Cerbère. Le 15 mai, une altercation entre grévistes et non grévistes éclate même. Un journal raconte : « Une trentaine de femmes non grévistes qui se rendaient à la gare ont été assaillies ; un commis qui les accompagnait voulant les dégager lança contre les assaillants une bouteille d’anisette ; une femme fut blessée, ce qui provoqua une violente collision au cours de laquelle d’autres femmes ont reçu des blessures » (8).

Tandis que plusieurs centaines de kilos d’oranges restent bloquées en gare, les grévistes obtiennent gain de cause assez rapidement de nouveau. Les quinze ouvrières qui ont agit par solidarité réintègrent leurs équipes. Les deux transbordeuses renvoyées sont quant à elles engagées par un autre transitaire. Aucune sanction n’est par ailleurs prise, d’un coté comme de l’autre, suite aux débordements qui sont survenus durant le conflit. L’issue est ainsi de nouveau favorable aux grévistes. Unies et solidaires elles sont parvenues à faire basculer le rapport de force entre leur faveur. Cependant, à la différence du conflit précédent, des tensions sont apparues entre les ouvrières, une cinquantaine d’entre elles s’étant rangée du coté des transitaires.

vues de cerbere 2014 007Hommage aux transbordeuses d’oranges à Cerbère

Un patronat qui n’hésite pas à mettre le fin aux poudres

     Au cours de l’été, tandis que l’activité des transbordeuses d’oranges est réduite, le conflit qui les oppose à leurs employeurs prend un tournant inattendu. Un « syndicat jaune », lié aux transitaires, est constitué afin de contrer le « syndicat rouge ». Il rassemble rapidement près de 90 ouvrières contre 200 pour le Syndicat des transbordeuses d’oranges. Une aubaine pour le patronat qui voit alors l’opportunité de tuer dans l’oeuf le mouvement d’opposition apparu suite à la grève de février.

Ainsi, le 15 juillet un contrat est signé entre transitaires et ouvrières affidées. Dorénavant, les membres du « syndicat jaune » auront la priorité de l’emploi. Une injustice insupportable pour les grévistes. Ceci d’autant plus que le patronat décide de ne plus reconnaitre le « syndicat rouge », dont il juge la création invalide. Le précédent texte concernant la rotation des équipes est lui aussi rendu caduc. Les transitaires frappent alors un coup fort en parvenant à diviser la classe ouvrière (9).

Ceci d’autant plus que la solidarité patronale se met en branle au sein de Cerbère. La puissante Compagnie du Midi, chargée de desservir le réseau ferré, intimide certains de ses membres. Des mesures disciplinaires sont prises contre six employés mariés à des transbordeuses du « syndicat rouge ». Avec l’offensive du patronat, la radicalisation de son positionnement et l’iniquité de ses décisions, un nouveau conflit semble inévitable pour la reprise de l’activité à l’automne.

En effet, dès le début du mois d’octobre, les transbordeuses s’attaquent aux mesures discriminatoires prises par leurs employeurs. Elles cessent le travail, se postent aux entrées de la gare et empêchent les non-grèvistes d’atteindre les wagons d’oranges. La tension monte d’un cran de nouveau. Le gouvernement est sollicité par les ouvrières afin de faire pression sur le patronat. Le 16 octobre, le préfet assure que « si les transitaires ne tenaient pas leur parole, il prendrait contre eux des mesures extrêmes » (10). Il n’en sera rien.

Tandis que le conflit s’enlise et que l’Etat fait dépêcher sur place deux compagnies du 24ème régiment d’infanterie coloniale, les transitaires font appel à des femmes des villages voisins ou encore à des maris de transbordeuses. L’activité doit reprendre, les oranges ne peuvent être stockées indéfiniment en gare. Le manque à gagner est trop important. De leur coté, les employeurs espagnols font appel à leur ambassadeur à Paris afin qu’il fasse pression sur le ministère des Affaires étrangères.

Les grévistes ne désarmement cependant pas. Après deux mois de conflit, la tension est à son comble à Cerbère. « Les ouvrières du Syndicat rouge ont envahi la gare internationale ; les soldats de l’infanterie coloniale et les gendarmes ont été impuissants à protéger les transbordeuses du Syndicat jaune », raconte un journal (11). Le 29 novembre, tandis qu’un train en provenance de Perpignan va entrer en gare, avec à son bord des briseurs de grève, plusieurs femmes décident de se coucher sur la voie. Le véhicule se stoppera seulement à deux mètres de l’obstacle. La détermination des grévistes est sains faille.

Début décembre, le conflit semble parti pour durer. L’Humanité fait état d’une « réunion très houleuse » ou « les deux partis n’ont pu se mettre d’accord » (12). Cependant, le lendemain, un consensus est finalement trouvé. A la différence des deux présentes grèves, l’issue est cette fois plutôt défavorable aux ouvrières « rouges ». La priorité de l’emploi pour les membres du « syndicat jaune » est maintenue, mais seulement pour le matin. Les sacrifices n’auront certes pas été vains, mais le résultat de ces deux mois de lutte à de quoi laisser un goût amer.

     Le 5 décembre, les ouvrières reprennent le travail. Le chemin parcouru depuis le conflit du mois de février aura cependant été considérable. L’unité des grévistes leur aura permis d’obtenir une augmentation de salaire en à peine 24 heures. Leur solidarité, de tenir tête au patronat afin de faire réintégrer des ouvrières injustement congédiées. Leur détermination, de prouver leur capacité à nuire si elles ne sont pas entendues. Premier grand mouvement de grève exclusivement féminin, la lutte des transbordeuses de Cerbère est de « ces épisodes du passé laissés dans l’ombre et au cours desquels, même si ce fut trop brièvement, les individus ont su faire preuve de leur capacité à résister, à s’unir et parfois même à l’emporter (13) ».

(1) Parmi les précédents, on retrouve notamment l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, constituée durant la Commune de Paris. Un mouvement qui rassemblera alors près de 300 femmes.

(2) La première ligne franco-espagnole ouvre en 1864 entre Bayonne et Irun.

(3) Un vingtaine de centimètres distingue voies larges (1 674 mm) et voies standard (1 440 mm).

(4) Albert Thomas, « Transbordeuses d’oranges », L’Humanité, 15 avril 1907.

(5) Ibid

(6) Ibid

(7) Article 6 de la Convention collective signée entre transbordeuses et transitaires de Cerbère.

(8) L’Express du Midi, 16/05/1906

(9) Provoquer la division au sein de la classe ouvrière est une méthode privilégiée par le patronat en période de grève. En effet, à la même époque, les patrons fougerais négocient eux aussi dans le dos du syndicat majoritaire avec le dérisoire « syndicat jaune ». Une provocation qui conduira à la radicalisation du conflit qui les oppose alors aux chaussonniers grévistes.

(10) Albert Thomas, « Transbordeuses d’oranges », L’Humanité, 15 avril 1907.

(11) L’Express du Midi, 01/12/1906

(12) L’Humanité, 03/12/1906

(13) Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, 2003

Principales sources :

– Becat, Berenguer, Cerbère en 1906. Lutte de classes dans une commune frontalière au début du XXe siècle, Revue RECERC, Ouvrages de référence, Collection Études transfrontalières n°3, 2012

– De Montesquiou Eléonore, Femmes de Cerbère, 2014

– Archives de l’Humanité, de l’Express du Midi…

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