Réforme ferroviaire: Hollande piétine de nouveau Jaurès

     Depuis le début de l’année, les hommages rendus à Jaurès ne manquent pas. Malheureusement, ceux-ci n’ont bien souvent qu’un unique but, instrumentaliser sa pensée. En effet, le Parti socialiste tente de justifier son tournant libéral en affirmant de façon éhontée être dans la continuité de l’action du fondateur de la SFIO. Afin de donner du crédit à son discours, il s’appuie sur les travaux de la Fondation Jean Jaurès, l’un de ses think tanks. Il y a quelques jours, le directeur général de cette structure, Gilles Finchelstein, affirmait justement que « Hollande est fidèle à l’esprit de Jaurès »¹. Hasard du calendrier, le projet de loi relatif au secteur ferroviaire et préparant l’ouverture de la SNCF à la concurrence était votée le lendemain. Une « réforme » que le défenseur de la classe ouvrière aurait pourtant probablement dénoncé.

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Hollande et le démantèlement du service public ferroviaire

     Suite à la grève des cheminots, tous les français ont entendu parler de la réforme ferroviaire. Malheureusement, peu d’entre eux en ont compris le sens et surtout les conséquences. En effet comme à leur habitude, les médias ont préféré multiplier les poncifs sur la SNCF plutôt que de faire preuve de pédagogie.

Et pourtant, c’est du démantèlement d’un service public dont il est question. En effet, la Commission européenne impose aux États de l’UE d’ouvrir à la concurrence le transport ferroviaire intérieur de voyageurs à partir de 2019. Cette disposition a pour but de libéraliser totalement le marché ferroviaire en Europe. L’objectif de la réforme du gouvernement Hollande-Valls est justement d’en « préparer le terrain ».

Plutôt donc que de lutter pour la sauvegarde d’un service public, le pouvoir « socialiste » préfère jouer le bon élève devant la Commission en favorisant la mise en place d’une mesure ultralibérale. Son projet vise en effet à accentuer la séparation entre la SNCF qui fait circuler les trains et RFF qui entretien et construit les voies. Contrairement à ce qui a pu être dit ça et là, la réforme prévoit bien de réorganiser la SNCF non pas en une, ni même en deux, mais bien en trois entités.

Et pourtant, partout où la libéralisation est en marche les conséquences sont négatives pour les usagers comme pour les salariés : hausse des tarifs, détérioration de la qualité des transports, problèmes de sécurité… Malgré cela, le gouvernement, plutôt que de s’y opposer et de lutter pour l’éviter, facilite cette situation à venir. Peut-on dire qu’en agissant ainsi François Hollande reste « fidèle à l’esprit de Jaurès » ?

Jaurès et la défense des services publics

     En 1911, une série d’accidents graves touchant le réseau Ouest-Etat récemment nationalisé, provoque de vifs débats à la Chambre des députés. Jean Jaurès prend alors dans un article paru dans l’Humanité la défense des services publics.

 » Voilà donc que, s’armant des accidents de l’Ouest-État, toute la presse capitaliste se rue contre les services publics. Tous les accapareurs, tous les monopoleurs, tous ceux qui, après avoir volé à la nation de magnifiques richesses, voudraient accaparer, monopoliser et voler encore (…) tous ceux-là, formés en cohorte, voudraient bien persuader à la France que l’État démocratique est à jamais incapable de gestion industrielle, et qu’il faut laisser à des compagnies privilégiées les richesses déjà usurpées par elles, leur livrer toutes les richesses nouvelles. (…) Quiconque pactiserait, directement ou indirectement, avec cette manœuvre des capitalistes, commettrait un véritable crime. (…).

Il y a pour la classe ouvrière tout entière un intérêt vital à ce que des services publics démocratiquement gérés se substituent aux monopoles capitalistes et à ce qu’ils fonctionnent excellemment par le concours et le dévouement de tous. D’abord, les travailleurs y peuvent conquérir, pour eux-mêmes, plus de garanties. Dans une démocratie, l’État, si bourgeois qu’il soit encore, ne peut pas méconnaître les droits et les intérêts des salariés aussi pleinement et cyniquement que les monopoles privés. (…)

Mais ce n’est pas tout ; et le Parlement a intérêt, pour la transformation de la société capitaliste en société socialiste, à ce que de grands services publics, administrés selon des règles de démocratie et avec une large participation de la classe ouvrière à la direction et au contrôle, fonctionnent exactement et puissamment. Il n’est pas indifférent que la preuve soit faite que de vastes mécanismes industriels peuvent fonctionner sans que les magnats du capital y aient la main. (…)

Les services publics démocratisés peuvent et doivent avoir ce triple effet d’amoindrir la puissance du capitalisme, de donner aux prolétaires plus de garanties et une force plus directe de revendication, et de développer en eux, en retour des garanties conquises, ce zèle du bien public qui est une première forme de la moralité socialiste et la condition même de l’avènement d’un ordre nouveau.

Que les prolétaires défendent donc vigoureusement les services publics contre les campagnes systématiques de la presse bourgeoise, et contre les déceptions que produit dans la classe ouvrière elle-même une première application maladroite et arrogamment bureaucratique du régime de la nationalisation. Qu’ils ne livrent pas l’État aux oligarchies, mais qu’ils s’efforcent, en élargissant le domaine de l’État, d’accroître leur action dans l’État et sur l’État par le développement de leur organisation syndicale et de leur puissance politique »².

     Les membres de la Fondation Jean Jaurès ignorent-t-ils cet article ? Ignorent-ils que le fondateur de l’Humanité était un farouche défenseur des services publics et qu’il a défendu la nationalisation du rail ? Si oui, alors devraient-ils peut-être changer le nom de leur structure. Si non, alors ce sont inévitablement des fossoyeurs de la pensée jaurésienne. Car une chose est sure dans cette affaire, c’est que contrairement aux cheminots en grève pour la sauvegarde du service public ferroviaire, François Hollande n’est pas resté fidèle à l’esprit de Jaurès.

¹ L’Express, 23/06/2014

² Jean Jaurès, l’Humanité, 19/02/1911

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