Ils ont eu le courage de dire « non » : Les mineurs de Decazeville (1961– 1962)

PSA, Continental, Fralib, Goodyear, il n’est malheureusement pas rare de voir aujourd’hui des ouvriers se battre pour le maintien de leurs usines et le respect du droit au travail. C’est paradoxalement durant les Trente glorieuses, période de forte croissance économique, que ce type de lutte est apparu. En effet, certains secteurs de l’industrie sont à l’époque en plein déclin. C’est notamment le cas de l’industrie charbonnière. Avec la montée en puissance du pétrole, de l’énergie hydraulique ou encore du gaz naturel, le charbon est vu comme une source d’énergie désuète et peu rentable. L’entrée de la France dans la C.E.C.A (Communauté européenne du charbon et l’acier) en 1951, met par ailleurs les houillères en concurrence avec celles des autres États membres, comme l’Allemagne. Le pays est alors plongé dans une crise de surproduction et voit ses stocks de charbon s’accroitre. Face à cet état des choses et aux engagements pris au niveau communautaire, le gouvernement de Charles de Gaulle décide, à la fin des années 50, d’entamer un tournant dans sa politique énergétique. La production charbonnière doit diminuer et les mines les plus déficitaires fermer. Cependant, les mineurs français refusent de se voir sacrifier sur l’autel de la concurrence et de rentabilité. En décembre 1961, dans le bassin de Decazeville (Aveyron) ils décident de résister. Pendant 66 jours, plus de 2000 d’entre eux occupent le fond de la mine et l’ensemble des installations à ciel ouvert afin de faire entendre leurs revendications. Par sa forme, son ampleur et surtout son retentissement, cette grève va marquer à jamais l’histoire du mouvement ouvrier.

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Ils ont dit « non » à la disparition de leur outil de travail

Decazeville est l’un des plus anciens bassins miniers de France. C’est grâce à l’activité charbonnière, que ce territoire s’est peuplé, urbanisé et développé. A l’époque, on y est mineur de génération en génération. Ainsi, lorsqu’en 1960 le gouvernement français, sous l’impulsion de la CECA, annonce officiellement sa volonté d’y fermer l’ensemble des mines de fond, toute la région est sous le choc.

La rentabilité a parlé, Decazeville doit fermer. Le plan Jeanneney (du nom du ministre de l’industrie, Jean-Marcel Jeanneney), prévoit la fermeture du site¹ pour 1965. Pour près de 1800 mineurs, des mises à la retraite anticipées, des mutations, ou encore des licenciements sont à venir. Sur ce territoire où l’exploitation charbonnière fait vivre des milliers de personnes, si on y ajoute les industries² connexes (métallurgie…), la peur est grande. Le bassin risque de se vider de sa population et de ses activités.

Les habitants n’ont pourtant aucune envie de quitter cette région à laquelle ils sont plus que jamais attachés. « Ils veulent vivre et travailler sur place³ ». Le ministre de l’industrie ne l’entend cependant pas ainsi. « Il vaut mieux déplacer les hommes que les machines (4) ».

Depuis la Seconde Guerre mondiale, plus de 2000 emplois d’ouvriers avaient déjà été perdus dans le bassin. En 1956, l’Etat l’avait même classé comme zones de sous-emploi chronique. Les difficultés, les mineurs ne les ignoraient donc pas. Ils avaient des craintes bien évidement, cependant aucun d’entre eux ne voulait croire à la disparation totale de leur outil de travail.

Dès 1960 alors, on se mobilise pour la sauvegarde de l’emploi. Tout au long de l’année, meetings et manifestations se multiplient. C’est au mois de mai, que Jean-Marcel Jeanneney présente officiellement le plan charbonnier prévoyant la fermeture des mines de fond aveyronnaises. Le 20 novembre, une manifestation d’ampleur réunie 6000 personnes à Rodez. « Decazeville lutte pour ne pas être emportée par la bourrasque industrielle (5) ».

Du côté des mineurs, on demande purement et simplement l’annulation du plan de restructuration. Les diminutions d’effectifs ne sont acceptées que sur la base des départs volontaires ou à la retraite. En septembre 1961, lors de sa visite dans ce bassin qui a majoritairement voté contre son référendum quelques mois auparavant, De Gaulle n’a d’autre choix que de constater la colère engendrée par sa politique industrielle. Le maire communiste d’Aubin (6) refuse même de le recevoir.

En cette fin d’année, la tension sociale est de plus en plus forte. Le mouvement prend de l’ampleur. Le 24 novembre, 10 000 personnes défilent dans les rues de Decazeville. Nul ne doute que des mauvaises nouvelles sont à venir. Le bassin va devoir passer des moments difficiles. Ainsi, jeunes, vieux, hommes, femmes, ouvriers, agriculteurs tout le monde descend dans la rue pour défendre l’emploi et l’avenir de la région.

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66 jours de lutte et d’occupation de la mine

Le 17 décembre 1961, le licenciement de huit ouvriers met le feu aux poudres. S’en est trop. Le lendemain la grève totale est déclenchée sur le tas. L’unité syndicale (CGT, CFTC, FO, CGC) se fait naturellement. Le 19 décembre, les 2233 mineurs du bassin décident d’occuper leur lieu de travail. Pour près de 1500 d’entre eux s’est au fond de la mine que la résistance s’organise. Une lutte de 66 jours débute alors.

Non-violents, les mineurs voient dans l’occupation de la mine et des installations à ciel ouvert la seule solution afin de faire entendre leurs revendications. Plus que jamais unis, ils vont faire preuve de ténacité et de courage. Face à eux cependant, Charbonnage de France (7) et l’État restent inflexibles. Un bras de fer s’engage alors.

Au fond de la mine, 1500 hommes doivent endurer des conditions de vie difficiles. Inconfort, éclairage artificiel, éloignement de la famille, l’occupation est loin d’être une partie de plaisir. « Une fois par jour les mineurs du fond volontairement immobilisés à 300 mètres sous terre remontent à la lumière afin de fumer quelques cigarettes, puisqu’on ne fume pas en bas, d’embrasser les enfants, de prendre une douche (8) ».

Ils passeront noël et le jour de l’an entre camarades, au fonde la mine. La lutte pour le maintien de leur emploi et l’avenir du bassin exige des sacrifices. Début février 1962, plus de 200 mineurs se portent volontaires pour entamer une grève de la faim. 20 seront finalement tirés au sort. Pendant une dizaine de jours, ils vont mettre leur organisme à rude épreuve. Plusieurs seront même hospitalisés.

L’occupation de la mine comme la grève de la faim résonnent comme des cris de désespoir. A la fin de l’année 1961, plusieurs puits ont déjà été fermés autour de Decazeville (Aubin, Cransac..). Mais pour les mineurs, il est impossible de se résoudre à une telle fin. Ils ne peuvent se résigner. Perdre la mine, équivaut pour eux à perdre une partie du patrimoine familial.

Exercer le métier de mineur de fond n’est pas une partie de plaisir. Malgré la mécanisation et la mise en place de normes de sécurité, les conditions de travail restent rudes à l’époque. Pourtant, comme on peut l’apercevoir dans l’émission de Maurice Failevic, Derniers mineurs en Aveyron, ces ouvriers aiment leur activité. Ils en sont même fiers. Au fond de la mine, c’est l’esprit de solidarité et de fraternité qui règne. Plus que tout, c’est cela qu’ils ne veulent pas perdre. Pour eux, il n’y a donc pas d’alternative, l’activité houillère doit perdurer sur le bassin et les ouvriers licenciés être réembauchés.

Tout au long de leurs 66 jours de lutte, à l’écart du reste de la société pour une partie d’entre eux, les 2233 mineurs de Decazeville ne vont cependant pas être seuls. Ils vont pouvoir compter sur le soutien indéfectible de l’ensemble du bassin mais aussi sur un élan solidarité qui va dépasser les frontières du pays.

Tout un bassin derrière ses « gueules noires »

En effet, la lutte se mène aussi à l’extérieur de la mine. Le 21 Décembre 1961, près de 20 000 personnes répondent favorablement à l’appel de l’intersyndicale et défilent dans les rues Decazeville. Le 9 janvier 1962, elles sont 30 000, puis 50 000 le 21. Une véritable démonstration de force.

C’est notamment les familles des grévistes qui se mobilisent. Fin décembre, les épouses de mineurs sont plusieurs milliers à se rassembler à Rodez, préfecture de l’Aveyron, afin d’y crier leur colère. A la même époque, à l’initiative des instituteurs du bassin, près de 1000 enfants envoient une lettre à Yvonne De Gaulle, épouse du président de la République, afin qu’elle intercède en faveur de leurs pères, dont ils sont séparés depuis plusieurs jours.

Plus que les femmes et enfants de grévistes, c’est l’ensemble du bassin de Decazeville qui fait bloc derrière ses « gueules noires ». Cet incroyable élan de solidarité se manifeste notamment par des dons de nourriture importants. Actifs, retraités, riches, pauvres, commerçants ou simples citoyens, chacun donne selon ses moyens.

Certaines collectes sont organisées par les agriculteurs du département, qui soutiennent activement leurs camarades ouvriers. En effet, toute profession confondue, on se range derrière le mouvement. Le 8 janvier, une grève de 24 heures touche d’ailleurs l’ensemble de l’Aveyron. Même l’Église décide se rallier à la cause des mineurs. Le soir de noël plusieurs prêtres assureront même une messe au fond de la mine.

La pression sur le gouvernement vient aussi des élus. Le 1er janvier 1962, plusieurs centaines de maires du département démissionnent afin de protester contre les conséquences du plan charbonnier sur leur territoire (9). Le Conseil général de l’Aveyron se solidarise lui aussi des mineurs et demande au ministre de l’industrie de répondre favorablement à leurs revendications le plus rapidement possible.

Le retentissent de la grève de Decazeville va rapidement dépasser le cadre du bassin. En effet, des dons et des lettres de soutien vont affluer de tout le territoire national et même de bien au-delà (Belgique, Allemagne…). Le Secours populaire organise par exemple une collecte qui permettra de verser plusieurs dizaines de milliers d’anciens francs aux grévistes. En relayant quotidiennement les nouvelles du mouvement l’Humanité participe activement à toucher l’opinion public et à susciter son émotion.

Cependant, malgré le formidable élan de solidarité autour des mineurs de Decazeville, aucune action, manifestation ou grève d’ampleur n’est organisée au niveau national (10). Le mouvement est un succès populaire, mais ne s’étend pas. Cette situation joue en la faveur du gouvernement qui depuis le départ joue sur le pourrissement de la lutte.

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Le chant du cygne des mineurs de Decazeville

Fin janvier – début février, des divisions syndicales commencent à se faire ressentir. Le mouvement faiblit et tire à sa fin. Au fond de la mine, les hommes sont exténués. Le gouvernement se sait en position de force et décide alors d’ouvrir les négociations. La tactique du pourrissement a fonctionnée.

Pour l’avenir des exploitations souterraines aveyronnaises, s’en est fini. Elles fermeront toutes définitivement en 1966. Les mineurs obtiennent cependant des conditions de reconversion avantageuses (primes, salaires, retraites, sécurité sociale…) et la promesse que des industries nouvelles seront implantées sur le bassin.

Le 21 février, après 66 jours d’occupation et de mobilisation, la grève s’achève à Decazeville. Le surlendemain, les mineurs reprennent le chemin du travail. L’objectif initial n’est pas atteint et les fruits des deux mois de lutte sont maigres. Le 20 mars 1962, l’accord final sur les conditions de départ des ouvriers licenciés est conclu entre les syndicats et Charbonnage de France.

Pour le bassin, la sanction est lourde. Près de 1800 mineurs sont mutés, licenciés ou partent à la retraite. En six ans la population de Decazeville chute de près de 12%, celle d’Aubin de plus de 17% et celle de Cransac de plus de 20%. Les effets sur l’économie locale sont considérables. Le drame de la désindustrialisation vient de toucher l’Aveyron.

Cependant, bien que désespéré, le mouvement de Decazeville n’a pas été vain. Il « a pesé dans les décisions ultérieures concernant les autres bassins » et a « ouvert la voie à la grande grève nationale de 1963 » (11). En effet, ces 66 jours de lutte ne sont que le point de départ du grand mouvement qui va toucher l’ensemble des mines du pays, un an plus tard.

Cette fois si la grève sera générale. Les syndicats ont compris que pour l’emporter, il fallait nationaliser le mouvement. Après un mois de lutte, les mineurs obtiennent des augmentations de salaire ou encore une quatrième semaine de congés payés.
Du côté de Decazeville, si les mines ont disparu, la mémoire de ce magnifique combat de l’hiver 1962 reste vive. Par leur courage, leur ténacité et leur solidarité les 2233 mineurs qui pendant 66 jours ont occupé le fond de la mine et l’ensemble des installations à ciel ouvert, ont à jamais marqué l’histoire du bassin mais aussi et surtout celle du mouvement ouvrier.

« L’histoire enseigne aux Hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir » (12).


¹ Seule l’exploitation de la Découverte, à ciel ouvert, doit se poursuivre.

² Près des deux tiers des emplois du bassin sont concentrés dans l’industrie.

³ Lucien Mazars dans Terre de Mine, Bassin d’Aubin-Decazeville (1984).

4 Jean-Marcel Jeanneney, cité dans Terre de Mine, Bassin d’Aubin-Decazeville (Lucien Mazars, 1984).

5 Le Monde, 12 février 1961

6 Commune du bassin, voisine de Decazeville.

7 Organisme public créé en 1946 suite à la nationalisation des compagnies minières privées.

8 Maurice Failevic, Derniers mineurs en Aveyron, 1970.

9 Le préfet refuse cependant leur démission.

10 Le 26 janvier, une journée d’action en soutien des mineurs de Decazeville sera cependant suivie dans plus d’une dizaine de départements.

11 Achille Blondeau, ancien secrétaire générale de FNTSS CGT.

12 Jean Jaurès, discours à la jeunesse, 30 juillet 1903, Albi

Sources principales :

– Lucien Mazars, Terre de Mine, Bassin d’Aubin-Decazeville, 1984.

– Maurice Failevic, Derniers mineurs en Aveyron, 1970

– Journal du projet Réxister, réalisé en 2011 par la communauté de communes du bassin de Decazeville-Aubin dans le cadre des commémorations des grèves de 61/62.

– Eric Kocher-Marboeuf, Le Patricien et le Général : Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle 1958-1969, tome 1, Cheff – Comité d’Histoire, 2003

– Site de l’Association de sauvegarde du patrimoine du bassin de Decazeville-Aubin (ASPIBD)

– Site de La Dépêche du Midi.

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  1. […] déjà eu l’opportunité de découvrir ce type de mobilisation à travers la retentissante grève des mineurs de Decazeville (1961-1962). Le mouvement des salariés de l’usine horlogère Lip de Besançon est l’une des autres […]



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