Ils ont eu le courage de dire « non » : Les opposants au projet de centrale nucléaire de Plogoff (1974-1981)

« Monsieur, à quoi ça sert l’histoire ? ». Il n’est pas rare que j’entende certains élèves me poser cette question. Spontanément, c’est une citation de Jaurès qui me vient à chaque fois en tête: « l’histoire enseigne aux Hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir¹». Que dire de plus ? Au moment d’écrire cet article concernant les opposants au projet de centrale nucléaire de Plogoff (1974-1981), troisième numéro de la série consacrée à ceux qui ont eu le courage de dire « non », c’est aux militants encore mobilisés contre l’aéroport de Notre-Dames-des-Landes que je pense. Car indéniablement, des parallèles peuvent être faits entre ces deux luttes. Ainsi, j’espère que le récit des événements qui va suivre, permettra à tous ceux qui sont engagés dans le combat contre cet absurde projet d’aménagement de justifier l’invincible espoir.

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Ils ont dit « non » à l’industrie nucléaire et au passage en force de l’État

Au début des années 70, dans le contexte du premier choc pétrolier, l’État français décide de faire du nucléaire la principale source d’énergie électrique du pays. Pour cela, il annonce la construction de plusieurs réacteurs sur l’ensemble du territoire. La Bretagne est choisie pour accueillir l’une des nouvelles centrales.

En effet, l’Etat et EDF souhaitent réduire la dépendance énergétique de la région. Parmi les cinq sites retenus pour accueillir l’installation nucléaire (quatre dans le Finistère et un dans le Morbihan), c’est finalement celui d’un petit village situé à la pointe de la Bretagne, Plogoff, qui est choisi en 1978.

Le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, l’avait assuré, « il ne serait être question d’imposer aux français un programme nucléaire auquel ils seraient profondément opposés après avoir été complètement informés² ». Pourtant, c’est contre l’avis de la population que l’État et l’industrie nucléaire vont tenter d’imposer ce projet.

Cependant, ils vont se heurter à la résistance farouche des plogoffistes, des habitants du Cap Sizun (presqu’ile située à la pointe extrême de la Cornouailles) et plus largement des bretons, rejoints par des militants écologistes et opposants au nucléaire. De 1974, année durant laquelle l’État lance son programme nucléaire et retient Plogoff comme site susceptible d’accueillir la centrale, à 1981 et la victoire de François Mitterrand qui met définitivement fin au projet, une mobilisation d’ampleur va voir le jour autour de ce petit village de 2359 habitants.

Pourtant, pour ces citoyens peu expérimentés en termes de mobilisation sociale, le combat face à l’État et l’industrie nucléaire était loin d’être gagné. Bien que ne sachant pas quel était réellement le chemin à prendre pour l’emporter ni quelles limites donner à leur mobilisation, mais unis et déterminés, ils se sont lancés dans la bataille. Et après sept ans de lutte acharnée, les habitants de la « derrière commune à la pointe du vieux monde³ » l’ont finalement emporté. Mais comment ce petit village breton d’à peine plus de 2000 habitants a-t-il fait pour devenir l’emblème de la résistance antinucléaire ?

« La centrale ne passera pas » (4)

D’ordinaire, Plogoff est un village paisible, plutôt tournée vers la mer. En effet, une grande partie de ses foyers est à l’époque composée de marins. Cependant, étant en activité une grande partie de l’année ceux-ci sont souvent absents. Ainsi, ce sont leurs ainés retraités de la Marine marchande ou nationale et surtout leurs femmes qui vivent au quotidien dans la commune.

Durant les années de mobilisation contre le projet de centrale nucléaire, celles-ci vont d’ailleurs tenir un rôle de premier plan. N’hésitant pas à se mettre au devant de la lutte, à s’engager pleinement pour la défense de leur cadre de vie et de leurs idées, elles vont être des acteurs essentiels du mouvement.

A leur coté, jeunes, vieux, marins, agriculteurs, c’est l’ensemble des habitants de Plogoff et plus largement du Cap Sizun qui va quotidiennement s’engager dans la bataille. Au fur et à mesure des réunions, actions et autres manifestations, la mobilisation va prendre de l’ampleur. Les habitants de la presqu’ile vont ainsi recevoir le soutien de l’ensemble de la Bretagne. Celui-ci sera manifeste, notamment lors des grands rassemblements, comme celui de mars 1980 ou plus de 50 000 personnes se réuniront à Plogoff.

Le soutien à la lutte antinucléaire va aussi venir de la part de militants écologistes. Engagés dans des formations politiques ou dans le milieu associatif, ils vont animer la mobilisation et surtout apporter leur savoir faire. Pour Gilles Simon (5), c’est ce mélange entre citoyens locaux, peu expérimentés en termes de mobilisation sociale et militant écologistes aguerris qui va former l’originalité de la lutte de Plogoff.

Plogoffistes, bretons, écologistes, militants politiques, l’opposition au projet de centrale va mobiliser bien au-delà du Cap Sizun. Cette diversité d’acteurs va faire la force de ce mouvement qui va rapidement prendre une ampleur nationale.

Plogoff_ac_06-2-90e34« Mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain » (6)

L’engagement dans la lutte à Plogoff va revêtir différents aspects. En effet, entre habitants du Cap, citoyens bretons ou encore militants écologistes, les motivations, bien qu’en partie communes, vont être très variées. Si on retrouve chez la quasi-totalité des acteurs de ce conflit social le rejet de l’activité nucléaire, bien d’autres facteurs vont effectivement motiver leur entrée en résistance face au projet de centrale porté par l’Etat et EDF.

La défense de l’environnement est l’un de ces facteurs. A la fin des années 70, la Bretagne est une région qui a déjà payé un lourd tribut face aux catastrophes industrielles. En 1967 (Torrey Canyon) puis en 1978 (Amoco Cadiz), l’échouage de deux pétroliers et les marées noires qui vont s’en suivre vont venir souiller les cotes bretonnes et marquer durablement les esprits.

Ainsi, l’idée d’accueillir une centrale nucléaire, avec les risques que cela comporte, est loin d’enchanter la population lorsque le projet est présenté. Ceci d’autant plus, que la consommation d’espace pour accueillir l’installation est particulièrement importante et se fera inévitablement au détriment d’espaces agricoles ou naturels.

Au-delà de toute considération environnementale, l’idée de voir l’Etat et l’industrie nucléaire s’approprier une partie du territoire local est très mal vécue par une population bretonne qui garde un sentiment identitaire régional important.
La défense du patrimoine naturel est justement l’un des éléments essentiels de cette identité. Au même titre que les préoccupations écologiques, elle va faire partie des facteurs explicatifs de l’opposition à l’installation de la centrale. En effet, Plogoff se situe à proximité de la pointe du Raz, paysage emblématique breton et lieu touristique de renon. Pour la population, l’idée de voir ce magnifique site naturel souillé est impensable et surtout incompréhensible. « Pourquoi ne pas en construire une (centrale) tant qu’on y est au pied du Mont-St-Michel ou de la Tour Eiffel ? »(7).

Si sur le fond le projet de centrale nucléaire est rejeté, il l’est tout autant sur la forme. Valéry Giscard d’Estaing avait annoncé ne pas vouloir « imposer au français un programme nucléaire auquel ils seraient profondément opposés ». Pourtant, c’est tout l’inverse qui va se produire à Plogoff. En effet, dès 1975, soutenu par les habitants, le Conseil municipal de la ville vote contre le projet et demande le retrait immédiat de la commune de la liste des sites potentiels.

Cependant, à aucun moment l’État ne va prendre en compte ce vote. Ni la mobilisation des habitants de Plogoff, ni les manifestations d’ampleurs qui auront lieu au cours des années de lutte ne le feront changer d’avis. Piétinant la démocratie, il va décider de passer en force. Choqués par ce processus décisionnel inique, nombre de citoyens auparavant favorables au projet se retourneront finalement contre lui.

Rejet du nucléaire, défense de l’environnement, défense du patrimoine naturel breton, défense de l’identité régionale, défense de la démocratie, défiance face à l’État et l’industrie nucléaire les raisons de s’engager dans le combat contre le projet de centrale de Plogoff vont être multiples. Cependant, quelque soient leurs motivations, les opposants en lutte vont se retrouver sur le terrain. Unis et solidaires, ils vont s’organiser et résister face à l’intransigeance et l’aveuglement des porteurs du projet.

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Des formes de mobilisation atypiques

C’est à la fin de l’année 1974, que Plogoff est officiellement retenu parmi les sites susceptibles d’accueillir la centrale bretonne. Dès l’époque la résistance s’organise. Cependant, les actions vont restées modestes (manifestations, pétitions…). C’est entre 1978, année où le site de Plogoff est définitivement désigné et 1981 que la mobilisation va prendre de l’ampleur. Son paroxysme est atteint durant l’enquête d’utilité publique lors de l’hiver 1980.

Afin d’affirmer leur détermination à s’opposer au projet de l’Etat et de l’industrie nucléaire mais aussi et surtout de convaincre leurs concitoyens du bien-fondé de leur lutte, les opposants à la centrale vont utiliser des formes d’action et de mobilisation très diverses. C’est ce qui va faire l’originalité mais aussi et surtout la force de ce mouvement.

En effet, au-delà des habituelles réunions publiques et manifestations, c’est par des actions originales, atypiques, que les opposants à la centrale vont faire parler de Plogoff. Lors des fêtes antinucléaires par exemple. Ces rassemblements festifs où se mêlent débats, expositions, activités culturelles, ou encore concerts vont être les fers de lance du mouvement. Lors de la pentecôte de 1980, pas moins de 100 000 personnes seront ainsi présentes pour l’une de ces festivités organisées sur le Cap Sizun.

Pour Gilles Simon, face à l’aveuglement de l’Etat et sa volonté de passer en force, la tenue de ces rassemblements était on ne peut plus importante. En effet, « les fêtes cimentent le corps social » et « permettent de réaffirmer le consensus ». Ainsi, elles étaient des moyens de prévenir toute division ou découragement parmi les opposants.

Afin d’anticiper les expropriations à venir, un Groupement Foncier Agricole (GFA) est créé en 1978 (8). Son but, permettre l’appropriation collective des terrains choisis par EDF pour accueillir la centrale. Sur cet espace, les plogoffistes vont choisir d’installer une bergerie accueillant deux cent brebis. En juin 1979, 20 000 personnes sont présentes pour l’installation des premières pierres. La force de cette action va principalement résider dans le fait qu’elle sera « une sorte de « manifestation permanente » de l’opposition à la centrale ».

L’occupation du territoire, avec la création du GFA, va se faire en parallèle de l’occupation du paysage par les habitants du Cap Sizun. Impossible à l’époque de se balader sur la presqu’ile sans croiser sur les routes et chemins des pancartes ou banderoles arborant des slogans anti-nucléaires. Il en sera de même dans les villages, où les maisons sont recouvertes de drapeau bretons et de slogans hostiles au projet. Durant l’été un stand sera à plusieurs reprises installé au niveau de la pointe du Raz afin de sensibiliser les touristes et de recueillir des signatures pour une pétition.

Réunions publiques, manifestations, fêtes antinucléaires, appropriation collective du territoire et du paysage, les opposants au projet de centrale de Plogoff vont faire preuve d’imagination et d’un dévouement sans faille afin de faire entendre leur voix. En 1980, lorsque l’État lance l’enquête d’utilité publique, le mouvement va se radicaliser. Pendant quelques semaines, les confrontations avec les forces de l’ordre vont être quotidiennes.

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« Que Plogoff devienne une ile » (9)

Le but d’une enquête d’utilité publique (EUP) est de recueillir l’avis de la population avant la mise en place d’un projet d’aménagement afin de déterminer si celui-ci répond bien à l’intérêt général. Elle permet de faire passer l’intérêt collectif avant notamment le droit de propriété. Cette étape précède l’expropriation. En 1980, elle va concernée Plogoff et plusieurs communes aux alentours. Pour l’État cette enquête n’est qu’une formalité. Son seul souci est donc de garantir le bon déroulement de la procédure.

En effet, face à l’hostilité de la population locale envers le projet, l’État s’attend à ce que l’enquête, qui doit durer pas moins de six semaines, soit mouvementée. Ceci d’autant plus que le maire de Plogoff a refusé d’accueillir l’EUP et même fait bruler les dossiers qui lui ont été envoyés sur la place de la mairie. Ainsi, chaque jour, des camionnettes faisant office de mairies annexes vont venir s’installer dans les villages concernés. Les citoyens voulant donner leur avis n’auront qu’à s’y présenter et l’inscrire sur les documents destinés à cet effet. Afin d’éviter tout débordement les camionnettes seront protégées par les forces de l’ordre.

Pour les plogoffistes, cette arrivée en masse des gendarmes mobiles, pas moins de 700 sur le terrain, est vécue comme une occupation du territoire. Désapprouvant par ailleurs la mise en place de l’EUP, ils font tout faire pour empêcher les mairies annexes de s’installer chaque matin. Pour cela, de véritables barricades vont être construites durant les nuits aux entrées du village.

Arbres, carcasses de voitures, pneus, bottes de pailles, tout sera bon pour ralentir un maximum l’avancée des gendarmes (10). Afin, de leur rendre la tâche encore plus difficile, du purin, des excréments ou encore des ordures seront déversés sur les barricades. Pour la première adjointe au maire, Annie Kerloc’h, tout doit être fait pour « que Ploggof devienne une île ».

Les barricades ralentiront les forces de l’ordre, mais ne les empêcheront jamais de passer. Ainsi, lorsqu’elles parviennent à se frayer un chemin, les habitants les accueillent sous les huées, les cris, les sifflets, les insultes (11). Des projectiles en tout genre (pierres, boulons…) fusent. Durant les six semaines de l’EUP, il n’y aura pas d’affrontement direct entre manifestants et forces de l’ordre au niveau des barricades. Les opposants à la centrale ne feront jamais « le pas de l’action véritablement violente (12) ».

Cependant, face à l’hostilité de la population et aux blocages, les gendarmes tireront des gaz lacrymogènes et chargerons à de multiples reprises afin de disperser les habitants. Ce type de scène ne sera pas sans choquer l’opinion, car il est rare de voir des retraités ou encore des femmes faire face aux forces de l’ordre dans ce type de situation. Sur certaines grenades lacrymogènes, des plogoffistes retrouveront l’inscription suivante, « pour ta sale gueule de breton ». Des mots très certainement inscrits par des gendarmes exténués par les affrontements récurrents avec la population.

Les habitants de Plogoff n’étaient pas dupes quant au résultat final de l’EUP. Ainsi, la désobéissance civile était pour eux le seul recours face à l’intransigeance de l’État. Durant les six semaines d’enquête le paroxysme de la lutte antinucléaire de Plogoff sera atteint. En occupant le terrain, en harcelant « l’ennemi », et même en l’affrontant, les plogoffistes démontreront toute leur détermination et leur courage.

Sans surprise, le résultat de l’EUP sera favorable à l’installation de la centrale. Cependant, les efforts des opposants en lutte depuis décembre 1974 ne seront pas vains. En effet, candidat socialiste à l’élection présidentielle, François Mitterrand annonce durant la campagne, « Plogoff ne figure pas et ne figurera pas dans mon plan nucléaire ». Ainsi, au soir du 10 mai 1981 c’est la délivrance pour chacun d’eux. Le projet est abandonné, cependant le nouveau président ne revient pas sur le tournant pris par son prédécesseur en matière de production d’énergie nucléaire.

La lutte contre le projet de centrale de Plogoff restera à jamais emblématique et porteuse d’espoir. Qui aurait pu croire lorsque le site fut officiellement choisi, que les citoyens de cette petite commune de la pointe de la Bretagne parviendraient à faire annuler un tel projet d’aménagement porté par l’État et l’industrie nucléaire ?

¹ Jean Jaurès, discours à la jeunesse, 30 juillet 1903, Albi.

² Valéry Giscard d’Estaing, Le Monde, 26 Janvier 1978.

³ Plogoff, des pierres contre des fusils, Nicole Le Garrec, 1980

4 Slogan scandé par les opposants au projet de centrale durant la mobilisation.

5 Auteur de Plogoff, l’apprentissage de la mobilisation sociale, PUR, 2010

6 Slogan scandé par les opposants au projet de centrale durant la mobilisation.

7 Ouest-France, 18 aout 1978 courrier des lecteurs.

8 A la fin de l’année 1979, il possède 16 hectares.

9 Annie Kerloc’h, première adjointe de la municipalité lors de l’enquête d’utilité publique (1980).

10 En 1976, des barrages humains avaient déjà été mis en place afin d’empêcher EDF de venir sonder le terrain destiné à accueillir la centrale.

11 Voir Plogoff, des pierres contre des fusils, Nicole Le Garrec, 1980

12 Gilles Simon, Plogoff, l’apprentissage de la mobilisation sociale, PUR, 2010

Principales sources : Gilles Simon, Plogoff, l’apprentissage de la mobilisation sociale (PUR, 2010) et Plogoff, des pierres contre des fusils de Nicole le Garrec (1980). Pour une première approche de la question, l’ouvrage (BD) de Delphine Le Lay et Alexis Horrellou, Plogoff (Delcourt, 2013), peut être intéressant car accessible par tous.

Comments
2 Responses to “Ils ont eu le courage de dire « non » : Les opposants au projet de centrale nucléaire de Plogoff (1974-1981)”
  1. mimi24 dit :

    une pépite,ce film!merci

  2. daniel cloarec dit :

    et si…
    si la centrale avait été construite.
    la population de Plogoff ne serai pas passée de 2350 en 1970 à 1350 en 2013.
    des milliers d’emplois sur place pour la construction, donc des mariages , des enfants, des permanents pour le fonctionnement.
    mais c’est de l’histoire revisitée, sans être un fan du nucléaire, aujourd’hui le débat est clos.
    mais à Plogoff, tout le monde n’était pas pour les manifs, certains voulaient la centrale et du boulot et l’indépendance énergétique.
    il y aurait une étude à mener sur place.
    le débat c’est aussi prendre le contre pied de ce qui existe.

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