Napoléonland, le roman national version parc d’attractions ?

Présenté début 2012, le projet de parc de loisirs, lancé par le député Yves Jégo (UDI) et dédié à Napoléon Bonaparte, semble faire son chemin. Vendu comme un projet touristique d’ampleur, créateur d’emploi et attractif grâce à la figure historique qu’il met en avant, le Napoléonland interpelle cependant. Le concept semble être le suivant : lier succès économique, divertissement et vulgarisation historique. Voilà une recette qui a récemment portée ses fruits avec le Métronome de Lorànt Deutsch et qui n’annonce rien de bon. Car derrière le concept, se cache la célébration d’une figure très controversée de l’histoire de France. Un personnage qui fascine le député-maire de Montereau (Seine-et-Marne), Napoléon 1er. Ce projet marque à son tour la résurgence du roman national, basé sur l’idéalisation de « héros » du passé¹. Comme pour le Puy du Fou de Philippe de Villiers, l’idée semble être ici de partir de l’Histoire et de construire insidieusement, dans une ambiance bon enfant, une fiction, celle d’un héros national, dont la portée idéologique est évidente.

Young-Napoleon-on-Horse-by-David

Un projet qui ne dit pas son nom

Glorifier le personnage de Napoléon, Yves Jégo s’en défend («ce n’est pas un saint»). Le but de ce parc à thème est avant tout selon lui économique. Installé près de Montereau, Napoléonland serait « un véritable levier de développement économique pour la région et pour le sud du département » et devrait « créer 3.000 emplois directs et indirects ». Comment rendre ce projet inattaquable, sinon en le présentant comme un moyen de lutter contre la crise et le chômage !

A écouter les défenseurs de ce parc de loisirs, la figure de Napoléon n’est qu’un prétexte pour attirer touristes et amateurs de sensations. Pour le député-maire, l’empereur  est une « marque-monde », un personnage pouvant faire venir « entre 1,5 et 2 millions de visiteurs par an ». Descendant de Jérôme Bonaparte (frère de Napoléon), Charles Napoléon défend à son tour le projet. Napoléon est « un produit qui marche bien », l’idée est « très bonne, dans un monde où le loisir est porteur ».

Au-delà du côté divertissement, c’est avant tout l’approche historique et idéologique du Napoléonland qui intrigue. En effet, le porteur du projet, Yves Jégo, ne cache pas sa fascination pour le natif d’Ajaccio. Ce qu’il aime chez lui, « c’est la dimension, l’intensité de celui qui était capable (…) de faire trembler l’Europe sous son talent militaire », un personnage « marquant pour l’humanité ».

Pour Charles Bonaparte, président de l’Association pour bâtir une entreprise internationale de loisirs sur l’Empereur et son époque (Abeille), il y a derrière ce projet « les valeurs qu’a introduites Napoléon, celles de la Révolution et de la République». Drôle de propos, tant l’époque napoléonienne a en réalité marqué une rupture avec la Révolution, la République et l’élan démocratique lancé depuis 1789.

Enfin, pour Dominique Hummel, président du directoire du Futuroscope, qui a rejoint le comité de pilotage du Napoléonland, « il faut faire du fun intelligent. L’histoire est un prétexte pour donner du plaisir avec des émotions, des sensations et des connaissances». Voilà qui en dit long sur ce projet…

Napoléon porterait donc en lui la Révolution et la République… Que deviennent alors son coup d’Etat en 1799 et son sacre en 1804 ? N’est-ce pas Bonaparte qui déclare en 1805, « le temps de la Révolution est fini, (…) il n’y a plus en France qu’un parti »2 ? Yves Jégo dit admirer la capacité de l’empereur à faire trembler l’Europe et voit en lui un personnage ayant marqué l’humanité. Marquer l’Histoire certes, mais à quel prix ? Qu’en pensent les peuples européens, espagnols, italiens, autrichiens, allemands ou encore russe qui ont subit les pillages et l’occupation des armées napoléoniennes ? Qu’en pensent les madrilènes, qui endurèrent en 1808 une répression impitoyable suite à leur révolte contre l’occupation ? Tant d’événements qui auront pour conséquence d’unifier les peuples européens contre la France et contre l’idéal révolutionnaire.

L’ancien secrétaire d’Etat à l’Outre-mer prétend « avoir l’histoire avec lui ». Cependant, voilà tout de même une « drôle » d’idée, à l’heure où l’Europe est en panne et les incompréhensions entre États s’accroissent, que de consacrer un parc de loisirs à un homme dont l’ambition démesurée et la volonté de domination sur l’ensemble du continent, ont fait tant de dégâts.

Peut-on décemment se divertir autour des guerres napoléoniennes ?

Yves Jégo l’assure, «ce n’est pas un musée, c’est un parc d’attraction ». Quelle place alors pour l’Histoire ? Car le mot est bien employé à plusieurs reprises par le porteur du projet comme par son entourage. Le terme de « parc historique » est même utilisé.

Dans un billet de blog, le député-maire présente aux futurs visiteurs le parc qu’il a imaginé. « Glissez sur les pentes du col du Saint-Bernard, passez la Bérézina au milieu des corps gelés des soldats et des chevaux. (…) Enrôlez-vous dans les armées impériales pour pénétrer au cœur des champs de batailles d’Austerlitz ou de Waterloo. Entendez le bruit fracassant des canons, frémissez en sentant le vent des boulets qui sifflent à vos oreilles, respirez l’odeur de la poudre et admirez le sang-froid de Napoléon (…). Avant de revenir au XXIe siècle ne manquez pas (…) le grand défilé impérial où se mêlent soldats, officiers, maréchaux, qui précèdent avec leur allure martiale toute la noblesse européenne ».

On estime aujourd’hui entre 3 et 6 millions les pertes humaines françaises et européennes liées aux guerres napoléoniennes. Il y a donc de quoi être surpris lorsque l’on voit Yves Jégo inviter ses futurs visiteurs à venir se promener « au milieu des corps gelés de soldats » ou encore à venir « frémir » sur un champ de bataille, comme si il faisait référence à des événements anodins.

Le délégué général de l’UDI propose ensuite de s’enrôler dans « les armées impériales ». Là encore, il est indispensable de sortir de la légende napoléonienne et de faire un détour par l’Histoire afin de rappeler que la résistance à la conscription fut importante à l’époque. On estime aujourd’hui à plus de 100 000 personnes le nombre de réfractaires (notamment nombreux dans le sud-ouest) qui refusèrent (pour différentes raisons) de partir en guerre pour la gloire d’un homme et uniquement pour cela.

Napoleon theme parkEsquisse de ce que pourrait être le parc.

Une image romantique de l’époque napoléonienne

L’indécence ne s’arrête pas là. En effet, Yves Jégo explique ensuite dans sa description du parc, « les Antilles de Joséphine vous accueillent, avec leurs oiseaux multicolores, au milieu d’une incroyable végétation. Après avoir visité une plantation entretenue par de nombreux esclaves, vous allez vivre les aventures des corsaires des Caraïbes et dévaler les pentes fumantes d’un volcan en éruption ». On croirait lire ici la brochure de présentation d’une exposition coloniale du XIXe siècle. Doit-on rappeler que l’esclavage, crime contre l’humanité,  fut aboli durant la Révolution (1794) et que c’est Napoléon qui le rétablit, ainsi que le Code noir, en 1802 ?

Yves Jégo ne mentionne rien concernant la politique menée au niveau national par l’empereur. Doit-on comprendre que dans ce rendez-vous avec « l’Histoire », le parc ne fera aucune référence à la dictature personnelle mis en place par Napoléon ? Rien sur la censure de la presse ou sur la répression politique ? Il est par exemple essentiel de rappeler qu’en 1801, dans le but de supprimer l’opposition politique de gauche, 133 Jacobins accusés à tord d’un attentat (en réalité commis par des royalistes), contre celui qui n’était alors que Premier Consul, furent arrêtés et condamnés. Certains seront même déportés en Guyane ou aux Seychelles.

Le futur visiteur est cependant invité à venir admirer « les somptueux jeux d’eau et de lumière des fontaines musicales », à assister « au bal de l’Impératrice », ou encore à descendre « dans la grande Pyramide»… De ces différents exemples ressort finalement le but recherché par les concepteurs de ce parc, donner une image romantique de l’époque et de l’épopée napoléonienne. En épurant l’histoire de l’empereur des épisodes les plus sombres, ou en leur donnant un côté romanesque (comme pour l’esclavage), ils trahissent le message initial, « entrez dans l’Histoire en suivant les traces de Napoléon 1er ». Un message qui devrait être revu et pourrait par exemple être le suivant : « Entrez dans la légende napoléonienne, entrez au Napoléonland ».

¹Une dérive notamment dénoncée dans l’ouvrage Les historiens de garde.

2Lettre de Napoléon au ministre Fouché, le 22 avril 1805

2 réflexions sur “Napoléonland, le roman national version parc d’attractions ?

  1. Bonjour Matthieu,

    Si dans son ensemble cet article est bon et juste dans sa dénonciation d’un projet pour le moins étrange, je crois qu’on pourra modestement regretter l’absence manifeste de nombreuses sources ou preuves. Quid de la justification des chiffres (par exemple) que vous avancez ?
    Par ailleurs, un peu d’honnêteté intellectuelle forcerait à dire que l’esclavage n’est devenu crime contre l’humanité que lors de son inscription en tant que tel à travers le statut de Rome en 1948 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Crime_contre_l%27humanit%C3%A9#cite_note-art7-5). Si précédemment (donc à l’époque de Napoléon) l’esclavage était déjà un crime qui dans certains milieux était répressibles et illégal à partir de 1794, cela n’était pas un crime contre l’humanité à cette époque. Je veux bien croire qu’il puisse s’agir d’un « pinaillage » insignifiant, mais rien n’empêche tout de même de faire cette nuance sinon on pourrait croire (en forçant un peu l’interprétation j’en conviens, là n’étant sûrement pas je pense votre ambition première) que Napoléon a dès son époque commis plus ou moins sciemment un crime contre l’humanité.

    1. Je fais référence à lettre de Napoléon envoyé à son ministre Fouché en 1805 dont voici quelques extraits: « Réprimez un peu les journaux, faites-y mettre de bons articles, faites comprendre aux rédacteurs des Débats et du Publiciste que le temps n’est pas éloigné, où je les supprime rai avec tous les autres et je n’en conserverai qu’un seul. Mon intention est donc que vous fassiez appeler les rédacteurs du Journal des Débats, du
      Publiciste et de la Gazette de France, qui sont, je crois, les journaux les plus en vogue, pour leur déclarer que s’ils continuent d’alarmer sans cesse l’opinion, leur durée ne sera pas longue ; que le temps de la Révolution est fini, qu’il n’y a plus en France qu’un parti ; que je ne souffrirai jamais que les journaux disent ni fassent rien contre mes intérêts ; qu’ils pourront faire quelques petits articles, où ils pourront mettre un peu de venin, mais qu’un beau jour, on leur fermera la bouche ».

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