L’inquiétante inertie de notre démocratie

« Large victoire pour le PS », « une vague impressionnante », « une France totalement rose »… Depuis dimanche soir, les médias ne pas manquent de superlatifs pour qualifier la victoire du Parti socialiste. Du coté la nouvelle majorité, le sentiment est le même. « Le plus gros score qu’on ait jamais eu à l’Assemblée nationale », les Français « nous donnent les mains libres dans une situation difficile », déclare par exemple Bruno Le Roux, réélu en Seine-Saint-Denis et pressenti pour prendre la présidence du groupe PS.  Des commentaires qui reflètent l’insupportable aveuglement, réel ou non, de la classe politique et des médias. Car la réalité est tout autre : jamais l’abstention n’a été aussi forte dans une élection législative sous la Vème République, et jamais notre démocratie n’a été aussi inerte.

Un Parti socialiste qui ne représente que 21% du corps électoral

 Près de 43 millions de français (43 233 684) étaient appelés aux urnes dimanche dernier pour élire leurs représentants à l’Assemblée nationale. Avec 314 sièges obtenus, le Parti socialiste (et ses alliés du PRG et du MRC) sort grand vainqueurs de ce scrutin.

 La démocratie quant à elle, est la grande perdante. En effet, plus de 19 millions (19 281 202) d’électeurs se sont abstenus, la Vème République décrochant par-là un nouveau record d’abstention pour une élection législative. Le score réel du PS doit donc être entièrement relativisé. Avec 9,4 millions de suffrages en sa faveur, soit 40,91% des suffrages exprimés, la nouvelle majorité ne représente en réalité que 21% des 43 millions d’électeurs. Peut-on donc parler de plébiscite ou de France totalement rose ?

 En 1850, alors que le suffrage universel (masculin) n’en était encore qu’à ses balbutiements, Victor Hugo s’inquiétait déjà de voir une partie des électeurs délaissés :

 « Pour que le suffrage universel puisse (…) dégager la volonté nationale dans toute sa plénitude souveraine, il faut qu’il n’ait rien de contestable ; il faut qu’il soit bien réellement le suffrage universel, c’est-à-dire qu’il ne laisse personne, absolument personne en dehors du vote ; qu’il fasse de la cité la chose de tous, sans exception ; car, en pareille matière, faire une exception, c’est commettre une usurpation; il faut, en un mot, qu’il ne laisse à qui que ce soit le droit redoutable de dire à la société : Je ne te connais pas ! » (Discours à l’Assemblée nationale, 31 mai 1850).

La résignation citoyenne, pierre angulaire de l’inertie démocratique 

 A chaque élection les médias, les politiques, dressent une analyse totalement superficielle de l’abstention. La pluie, le beau temps, la date trop rapprochée des scrutins, tout un tas de considérations sont avancées. Mais une nouvelle fois tous se voilent la face, les causes du mal sont bien plus profondes. C’est la résignation citoyenne qui est le fondement de l’inertie de notre démocratie.

 Elle s’explique notamment par l’absence de réelle représentation des désirs des français. La bipolarisation de la vie politique, favorisée par l’ hyperprésidentialisation de la Vème République, en est en majeure partie responsable.

 Les récentes élections en ont une nouvelle fois été la preuve. En effet comme l’affirme le Parti de gauche sur son site:

 « Avec 1,8 millions de voix au premier tour (6,91% des exprimés), le FG obtient seulement 10 élus (1,7% des sièges). Un député du FG représente 179 000 électeurs du premier tour. A l’inverse, un député PS ne représente que 28 000 électeurs du premier tour. En résumé, il faut six fois plus de voix au Front de Gauche qu’au PS pour obtenir un député ! Enfin, alors que le Front de Gauche, le Front National et le Modem ont rassemblé près de 14 millions de voix et 40% des suffrages à la présidentielle, ils obtiennent au total 14 députés soit 2,4% des sièges ».

 A cela nous pourrions rajouter la stratégie du vote utile, appliquée d’élection en élection par le Parti socialiste, qui est à la fois une négation du scrutin à deux tours et de la pluralité politique.

 La résignation du peuple français s’explique aussi par le déni de démocratie auquel celui-ci a du faire face en 2007. Le parlement, alors dominé par l’UMP, avait ratifié le traité de Lisbonne. Pourtant le 29 mai 2005, les électeurs avaient eux rejeté par référendum le projet de Constitution européenne. Comment peut-on encore se demander pourquoi une grande partie des français ne juge plus utile de voter ? Ils n’ont plus confiance en la démocratie, ils n’ont plus conscience de leur propre pouvoir.

 Ce constat, Jean Jaurès le faisait déjà à la fin du XIXe siècle :

 « Ce qui manque à la démocratie, c’est la confiance en soi-même, c’est le sentiment de sa force, c’est l’ambition vraie. L’immense foule des travailleurs, paysans et ouvriers, n’a point une suffisante espérance de voir se réaliser la justice ; elle n’a point surtout assez le sentiment que c’est par elle que la justice peut et doit être réalisée » (La Dépêche, 11 novembre 1888).

La séance des questions au gouvernement du 7 février 2012 à l'Assemblée nationale (CHESNOT/SIPA)

La séance des questions au gouvernement du 7 février 2012 à l’Assemblée nationale (CHESNOT/SIPA)

La proportionnelle doit être rétablie à toutes les élections

 Comment redonner espoir à toutes ces personnes ? En réformant la République. Il est indispensable de renforcer le pouvoir législatif face au pouvoir exécutif. Le régime présidentiel a sclérosé la démocratie. Un retour à un régime parlementaire semble inéluctable. La question de la représentativité du corps électoral doit quant à elle être une priorité.

 Un parti ne peut pas gouverner le pays en ne représentant que 21% des électeurs. La proportionnelle doit être rétablie à toutes les élections. La question du Front national se pose alors. Certains rétorquerons qu’instaurer la proportionnelle c’est ouvrir la boîte de Pandore. Mais cette réforme doit être envisagée dans un projet global, celui de faire vivre la République et la démocratie. Dans ce projet, le combat pour la proportionnelle doit se mener en parallèle du combat contre le Front national. En ce sens, la VI République prônée par le Front de gauche dans son programme l’Humain d’abord semble être la solution adéquate.

 « Un des principaux obstacles au progrès social, c’est l’esprit d’inertie, c’est l’esprit de découragement d’une trop grande partie des exploités eux-mêmes » disait Jean Jaurès (discours devant la Chambre des députés, 19 juin 1906). Pour que vive la démocratie, le peuple doit se libérer des tensions quotidiennes. La précarité, la peur du lendemain sont des freins à l’engagement citoyen. La réforme de notre système politique ne pourra donc se faire sans que des réponses soient apportées aux problèmes économiques et sociaux qui traversent notre société. La lutte contre le capitalisme et la finance apparaissent donc comme des impératifs.

 Les combats à mener sont nombreux et complexes pour qu’enfin notre démocratie puisse prendre conscience d’elle-même. Mais nul doute que les forces progressistes de notre pays sauront se retrouver pour les mener à bien. Faire vivre la démocratie, c’est en tout cas le sens que le Front de gauche a voulu donner à son engagement durant la campagne présidentielle. Certes, bien qu’il ait rallié à lui plus de 4 millions d’électeurs, Jean-Luc Mélenchon n’a terminé qu’en quatrième position lors du premier tour. Mais les motifs d’espérance sont là.

 « Quand le vote a parlé, la souveraineté a prononcé. Il n’appartient pas à une fraction de défaire ni de refaire l’œuvre collective. Vous êtes citoyens, vous êtes libres, votre heure reviendra, sachez l’attendre. En attendant, parlez, écrivez, discutez, contestez, enseignez, éclairez; éclairez-vous, éclairez les autres. Vous avez à vous, aujourd’hui, la vérité, demain la souveraineté : vous êtes forts ». (Victor Hugo, discours à l’Assemblée nationale, 31 mai 1850)

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  1. […] les politiques qui devient cependant très rapidement une défiance envers la politique et donc une menace pour la vie de la démocratie. Peut-on cependant penser sérieusement que les citoyens français se désintéressent de leur […]



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